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EDITO: Comprendre Sangmélima ou les logiques sociales de la violence intercommunautaire.

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La chronique de Patrick Rifoé

– Depuis le 09 octobre et la découverte du corps d’un moto taximan assassiné, la ville de Sangmélima dans le Département du Dja et Lobo, région du Sud a connu un accès de violences sans précédent. De nombreux commerces ont été pillés, quelques blessés ont été enregistrés. On peut d’ailleurs, même si on déplore des pertes matérielles se réjouir de ce qu’il n’y ait pas eu de perte en vie humaine. A la suite de ces violences, à on vu, sur les réseaux sociaux (Whatsapp, Facebook, Twitter) nombre de commentaires et d’analyses faire de Sangmélima l’exemple même du ressentiment des Bulus à l’endroit des Bamiléké. Selon cette thèse, il y aurait quelque chose de grave et d’inédit dans ce qui se déroule à Sangmélima dans le sens où, ces violences sont clairement ethniques, dirigées contre une seule ethnie, les Bamilékés.

Est-ce que ces violences sont inédite et grave comme on l’entend et le lit ici et là?

Il faut condamner ce qui s’est passé à Sangmélima et appeler les uns et les autres à la retenue afin d’éviter qu’un cycle regrettable de violences ne s’installe. Il faut aussi dire qu’il n’y a rien d’inédit dans ce qu’on a observé. Il  y a eu par le passé, de nombreuses frictions entre communautés dans d’autres régions du Cameroun. Tenez, au Nord Cameroun, il y a sporadiquement des affrontements meurtriers en Kotoko et Arabes Choas. Dans le Nord-ouest, le conflit entre Banyangui et Mbororo a fait 13 morts en 2005. Celui entre Banen, Nyokon et Bamiléké à Makenene ressurgit de temps en temps. A l’Est, ce sont les Gbaya qui affrontent souvent les Mbororo et un des épisodes particulièrement sanglant à Meiganga a causé 20 pertes en vies humaines. A Kye-Ossi, les affrontements Bamoun et autochtones ont fait 2 morts et dans le Noun, le conflit entre Bamoun et Bamileke a déjà entrainé plusieurs morts. Toujours à L’ouest, les affrontements entre Batchingou et Batcham, Bagam et Bameyan ne sont pas si rares.

A la lumière de cette énumération qui est loin d’être exhaustive, il apparait clairement que, sans en nier la gravité, sur le front des affrontements interethniques, le Cameroun a connu des épisodes plus sanglants et donc autrement plus douloureux.

Il y a un vérité commune qui nous dit que les camerounais vivent bien ensemble et qu’en réalité, les problèmes de tribalisme sont le fait d’entrepreneurs politiques instrumentalisant l’ethnie pour arriver à leurs fins. L’énumération que vous venez de faire semble dire le contraire…

Il serait simpliste de croire que la coexistence des communautés est un long fleuve tranquille dont les rapides et les chutes ne sont imputables qu’aux politiciens. C’est là, une vision angélique des rapports sociaux qui résiste peu à l’analyse. Certains des conflits qui donnent encore lieu à des affrontements aujourd’hui sont antérieurs à la période coloniale. D’autres datent de cette période là, et d’autres sont encore plus récents. Il est vrai que nos communautés parviennent à vivre ensemble, mais elles ne vivent pas toujours bien ensemble et les épisodes conflictuels ponctuent souvent de longues périodes d’entente cordiale.

Sous ce rapport, Sangmélima nous rappelle simplement que le bien vivre-ensemble est un fil d’Ariane qu’il faut sans cesse tisser de peur de voire ressurgir une des têtes de l’hydre du tribalisme.

On a noté qu’à Sangmélima, tout est parti d’un fait divers sordide, le meurtre d’un moto taximen et les soupçons sur son assassin. Comment passe-t-on d’un fait divers à une situation de violences collectives voire d’affrontements intercommunautaires?

Vous me posez là, la question du processus par lequel on aboutit aux violences. Il existe de nombreux travaux qui ont tenté de modéliser les cycles de violences intercommunautaires. A la base comme dans le cas qui nous intéresse, il faut un évènement immédiat qu’on va appeler déclencheur. Cet évènement n’est pas la cause réelle des violences, mais plutôt un activateur. Quand l’activateur apparait, il est possible de passer de la responsabilité personnelle ou individuelle à l’imputation collective. On passe donc du  »ce jeune garçon a fait X à les Bamouns sont Y ». Quand ce second mouvement est réalisé, certains entrepreneurs de cause, souvent des ingénieurs identitaires en l’occurrence vont suggérer un moyen d’action. On criminalise un groupe tout en victimisant celui auquel on appartient.  Ce double mouvement implique nécessairement la recherche d’un moyen d’action permettant de faire payer aux autres d’une part et de réparer les dommages que la communauté à laquelle on appartient a subie. Il y a alors déclenchement d’une action qui va être de représailles ou de vengeance, pour faire payer au groupe entier le tort dont il est responsable. Ce cycle se trouve souvent amplifié par des délinquants qui vont profiter des violences pour piller les magasins. Cet opportunisme fait des commerçants des victimes désignées dans ces situations.

Une précision s’impose à ce niveau. Le passage de la responsabilité individuelle à l’imputation collective n’est possible que parce que la coexistence entre communauté repose sur une logique de stigmatisation réciproque. Chaque groupe va reprocher à l’autre des attitudes et comportements sur la base desquels il va lui accoler des étiquettes.  Ces étiquettes, entretenues de manière latente ou explicite accroissent le ressentiment réciproque et est un terreau fertile à l’imputation collective. Ce sont donc les préjugés et clichés que nous validons consciemment ou inconsciemment sur les autres qui favorisent les entreprises de violences intercommunautaires dès lors qu’un déclencheur émerge.

Quelles sont les raisons de ces violences?

J’en ai énoncé une, en parlant  des préjugés. A titre d’illustration, Joseph Marie Zambo Belinga a fait une analyse intéressante sur les violences à Ebolowa en 1992 entre Bulus et Bamiléké à la suite de la présidentielle. Et les entretiens qu’il a conduits ont montré que l’accès de violences reposait sur un ensemble de malentendus ayant émergé dès l’installation des premiers bamilékés dans la ville. Les Bulus considéraient les Bamilékés comme des fourbes,  des envahisseurs dont l’intelligence est malsaine. Le cliché du Bamiléké qui fait mesurer le terrain qu’il a acquis à la fronde synthétisant son comportement. De l’autre côté,  les Bamilékés considéraient les Bulus comme des paresseux, jouisseurs qui ne vivent qu’au présent et sont jaloux de leur réussite.

Les préjugés ne sont cependant pas les seules causes des conflits intercommunautaires qu’on observe au Cameroun. La question foncière en constitue aussi un substrat structurel central. Dans le Noun, c’est la question de la propriété foncière. Dans le Nord-ouest,  dans le Mbam, il s’agit d’abord d’une question d’accès à la terre entre autochtones et allogènes. Isomorphe à cette question de la terre, se pose souvent la question de la cohabitation entre pasteurs et agriculteurs. Les seconds se plaignant des dégâts causés dans leurs champs par les bêtes des premiers.

Dans le cas de Sangmélima, est-on dans un cycle de violences intercommunautaires?

La question mérite d’être posée mais il faut y répondre avec prudence. On  a effectivement vu que des gens dont le fond de commerce consiste à souffler sur les braises de la haine intercommunautaire ont surfé sur ces évènements pour faire prospérer l’interprétation selon laquelle il s’agirait d’un conflit entre Bulus et Bamilékés. A l’appui de leur argumentation, le constat que les magasins pillés étaient ceux des Bamilékés.

Déjà, si on en croit David Eboutou qui s’y est rendu, les commerces vandalisés appartenaient certes en majorité aux Bamilékés, mais des Bamouns et même des Bulus ont aussi vu leurs commerces vandalisés. Tout laisse donc à croire que les pillards ne demandaient pas l’identité du propriétaire avant de passer à l’acte. D’autre part, si les violences sont dirigées contre une communauté, ce ne sont pas seulement les commerces qui seront pris pour cible. On attaquera des maisons et d’autres biens.

On ne peut donc pas dire que ces violences ont visé une communauté, même s’il reste possible que cette variable ait été prise en compte par les pillards

Comment lutter efficacement contre les violences intercommunautaires au Cameroun?

Il faut appeler au calme. De nombreuses voix l’ont fait. Il faut rappeler les périls qui nous guettent au détour des ces manifestations. Cela a également été dit. La vérité c’est que ces appels produiront peu de fruits. Il faut s’attaquer à la racine de cette question du bien vivre-ensemble. Deux niveaux d’action sont possibles. Au plan général, il est impératif de lutter contre la circulation des préjugés tribaux lesquels favorisent la méfiance et les ressentiments entre groupes voisins. Tant que ce travail n’est pas mené, on doit s’attendre à ce que certains faits divers débouchent sur des violences comme celles de Sangmélima. Il faut aussi tenter de traiter certains conflits latents qui sont connus et localisés. Tant que ces contentieux demeurent, notre vivre-ensemble n’est pas totalement assuré.

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