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Le journal d un confiné

📖 La Garenne-Colombes-Jeudi 19 mars 2020 : il fait beau !

Je suis de bonne humeur. La mĂ©tĂ©o nous annonce une journĂ©e sympa. De la fenĂȘtre du 4e Ă©tage oĂč nous sommes, je vois le soleil peine Ă  percer au milieu de petits nuages.

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Le mercure affiche 14°C. Dans la cour arriĂšre de l’immeuble, l’espace vert a pris des couleurs. Quatre familles ont sorti le matĂ©riel de pic-nic. Un couple s’est allongĂ© sur une serviette de place. Parents et enfants se tiennent Ă  bonne distance.

Papa se retrouve Ă  la fenĂȘtre. Je constate que ce rayon de soleil lui fait plaisir. Je lui demande s’il se sent d’attaque pour descendre 4 Ă©tages et remonter aprĂšs ? Notre immeuble n’a pas d’ascenseur et parfois, « officier Â» respire fort au fur et Ă  mesure qu’on monte. Une ballade en cette pĂ©riode de confinement, nĂ©cessite quelques prĂ©cautions, mĂȘme si c’est pour le jardin de l’immeuble. TĂŽt ce matin, j’ai rĂ©digĂ© une attestation de dĂ©placement dĂ©rogatoire qui me permettra d’aller voir Jayden, mon fils, chez sa mĂšre. Avec la prĂ©sence de mon PĂšre qui est du 3e Ăąge et donc un sujet Ă  haut risque, je ne peux pas prendre mon fils avec moi. Les enfants sont rĂ©putĂ©s porteurs sains et donc asymptomatique, autrement dit, qu’ils ne prĂ©sentent aucun symptĂŽme. En revanche, un porteur sain est tout de mĂȘme touchĂ© par la « maladie » et peut transmettre l’agent infectieux Ă  d’autres personnes avec qui il est en contact. Dans le cas du Covid-19, c’est particuliĂšrement vrai pour les enfants, les adolescents ou les jeunes adultes »

Avec la présence de mon PÚre qui est du 3e ùge et donc un sujet à haut risque, je ne peux pas prendre mon fils avec moi.

Je demande Ă  papa de se couvrir et se chausser. Je m’assure que mon tube de gel est bien dans ma sacoche. Et on y va. Attention il faut pouvoir descendre sans toucher les balustres. Je suis content de la petite sortie car je sais les effets bĂ©nĂ©fiques pour papa. En rentrant il va bien falloir grimper. Gravir un escalier implique de faire travailler plus de muscles que le simple fait de marcher. Ainsi, mĂȘme si l’on pratique un minimum d’exercices physiques. En ce moment, du fait de sa maladie, mon papa n’en pratique plus. J’ai aussi pris le soin de rĂ©diger une attestation pour lui. Il n’y a pas d’interdiction Ă  proprement parler, mais il est fortement recommandĂ© de circuler seul. Les dĂ©placements Ă  plusieurs doivent se faire en cas de « nĂ©cessitĂ© absolue ». Et si jamais vous ĂȘtes deux, il ne faut pas oublier qu’il vous faut deux attestations. Celles-ci sont en effet individuelles. Nous sommes deux ! Nous marchons en respectant la norme de « distanciation sociale ». Je marche Ă  1,5m de Papa. Finalement, on ne va pas au jardin car ils sont encore plus nombreux que tout Ă  l’heure. J’installe papa sur un banc public. Il m’ordonne de m’asseoir sur le prochain. La scĂšne a quelque chose de surrĂ©aliste peut-ĂȘtre d’Ubuesque mais c’est la loi. Nous partageons des espaces plus confinĂ©s Ă  la maison mais dans la rue, on respecte les consignes.

Nous marchons en respectant la norme de « distanciation sociale ».
Je marche Ă  1,5m de Papa.

A 17h, le temps se rafraĂźchit un peu. Il faut remonter papa.

17h15 : je suis dans le Tram pour aller voir Jayden qui m’attend avec son ballon de foot depuis 14h. Le tram est quasi vide. La moitiĂ© des chaises assises est inoccupĂ©e.

Le silence est lourd. Chacun est plongĂ© sur son portable. J’ai l’impression de voir des des particules de virus flottant dans l’air que nous respirons. Comme en apesanteur. Vous savez, au cinĂ©ma, ces astronautes, dĂšs qu’ils quittent l’orbite terrestre, ils se retrouvent dans un Ă©tat d’apesanteur et flottent librement dans l’air. Je les imagine ces satanĂ©s coronavirus s’écrasant sur mon nez, mes lĂšvres, mon cou, mes yeux, sur ma veste. Je bloque une seconde ma respiration. C’est dĂ©bile. Je balaie les wagons rapidement en me demandant entre m’asseoir sur une chaise dont le dernier occupant a pu y dĂ©poser quelques virus
et la barre au milieu qui elle est souvent touchĂ©e par tous ceux qui entrent sortent. Mon regard se pose sur une dame au fond du wagon qui porte un masque blanc trĂšs propre. C’est la seule. J’aurai pariĂ© qu’elle Ă©tait de type Asiatique. C’est les seuls qui portent systĂ©matiquement des masques Ă  Paris. Cela remonte au dĂ©but de la crise en Chine. En Europe, chaque personne au faciĂšs asiatique Ă©tait considĂ©rĂ©e comme Chinois et de fait, comme personne Ă  risque. Une stigmatisation qui a contraint tous les « Chinois » Ă  enfiler des masques afin d’échapper aux regards obliques.

Je les imagine ces satanĂ©s coronavirus s’écrasant sur mon nez, mes lĂšvres, mon cou, mes yeux, sur ma veste. Je bloque une seconde ma respiration.

A la fin je choisis de m’adosser sur la barre de compostage des billets. Je me dis que si elle porte des virus, ils vont se coller sur mon arriĂšre et finiront bien par pĂ©rir. Seul problĂšme, je suis entrain d’aller voir mon fils. Nous allons jouer au foot. Il est trĂšs tactile. Cette idĂ©e me pousse au sursaut, et je dĂ©colle de la barre, manquant de perdre mon Ă©quilibre. Heureusement je dois dĂ©jĂ  sortir aprĂšs deux arrĂȘts, pour emprunter un bus. Avec le mĂȘme dilemme et la mĂȘme hantise. Les mĂȘmes angoisses aussi.

A la sortie du bus, je m’embaume de gel hydroalcoolique. Je ne sais pas si c’est pour me donner bonne conscience ou si je crois vraiment que ça diminue les risques.

Dans la cour de l’immeuble, mon capitaine Sankara m’attend dĂ©jĂ . Comment faire pour qu’un gamin qui est content de voir papa, ne tombe pas sur lui Ă  bras ouverts. J’essaie d’éviter que son nez touche mon pantalon. Je fais le grand Ă©cart comme si j’étais dĂ©jĂ  dans nos jeux dĂ©lirants. Ça marche !  Dieu merci, il imite Papa, jette le ballon et fait aussi le grand Ă©cart. Mais, c’est plus fort que moi. Je lui pose un bisou sur le front et on parle du coronavirus. Il faut avouer que dans les Ă©coles, ils ont fait un travail extraordinaire de sensibilisation des enfants. Il demande que je lui mette du gel en faisant le geste adĂ©quat. Comment jouer avec son fils sans le toucher ? lui le fan de Mbappe, tient Ă  sa partie de foot. Je trouve une parade. Je le laisse jeter et courir derriĂšre le ballon et je feins de peiner Ă  le rattraper. Quel petit garçon ne rĂȘve pas de dĂ©fier son papa ? Nous faisons ainsi plusieurs des Aller-Retour sur les allĂ©es de la concession, jusqu’à Ă©puisement. La nuit tombe vite. On a couru 1h. Mine de rien je reste fort. Il en rit Ă  gorge dĂ©ployĂ©e. « Papa sans la nuit je t’aurai encore dribler hein.. ». Je confirme sa victoire sur papa et je lui passe un cĂąlin sur le bonnet.  Le temps est clĂ©ment. Un voisin Ă  son balcon du 2e Ă©tage pousse le son et la chansonnette. Au fur et Ă  mesure que nous courrions, le volume montait. En fait, il s’associait Ă  notre jeu. Nous avons rĂ©pondu en esquissant quelques pas de danse. Il a remis une couche. Jayden lui a fait un large sourire et je l’ai saluĂ© d’un « Bonjour ! ». Visiblement il Ă©tait seul chez lui et ce contact avec nous ne lui dĂ©plaisait pas.

Comment jouer avec son fils sans le toucher ? Lui le fan de Mbappe, tient à sa partie de foot. Je trouve une parade. Je le laisse jeter et courir derriÚre le ballon et je feins de peiner à le rattraper

Je le laisse jeter et courir derriĂšre le ballon et je feins de peiner Ă  le rattraper.

Jayden et moi on s’est assis sur le bord de notre « stade » et nous avons ouvert la conversation des « pourquoi » dont mon fils a le secret. Bien que sa mĂšre soit habituĂ©e Ă  nos interminables apartĂ©s, mon tĂ©lĂ©phone a commencĂ© Ă  sonner. Il a su que « c’est maman ». On a souri. Une salve d’applaudissements qui est montĂ©e crescendo vient nous sortir de nous. Il est 20h. Heure consacrĂ©e Ă  l’hommage au corps mĂ©dical. Jayden applaudit avec joie. Avant de me demander pourquoi les gens applaudissent autour de nous.

Il est temps que je rentre. Encore ce bus puis ce Tram. Je suis tentĂ© d’attaquer le trajet Ă  pied. Il me faudra 30 Ă  45 mn. Je trouve une belle excuse. J’ai des corps aux orteils, une callositĂ© due au port de chaussures inadaptĂ©es depuis mon arrivĂ©e.  Jayden est Ă  nouveau Ă  l’abri dans les douces grĂąces de sa maman. Je suis dĂ©jĂ  dans le bus 304 qui va me conduire Ă  La Garenne-Colombes.

Une nation ne doit pas laisser sur le bord de la route ses blessés de guerre.

A la descente du bus, j’aperçois une voiture de pompiers avec son gyrophares rouge tournant qui nous attend. Je m’inquiĂšte Ă  l’idĂ©e qu’on ait peut-ĂȘtre signalĂ© un cas suspect dans notre bus. Mon sang fait un tour et mon cƓur manque de se dĂ©crocher. En me dirigeant vers la sortie, je cherche des rĂ©ponses. Que se passe-t-il ?

En fait, les pompiers ont Ă©tĂ© appelĂ©s car un SDF (sans domicile fixe) prĂ©sentait des symptĂŽmes inquiĂ©tants. Ce qui explique ces combinaisons d’astronautes qui m’ont rendu nerveux. MalgrĂ© son refus, ils l’embarquent de force. La sociĂ©tĂ© française a cette tradition de protection des personnes vulnĂ©rables. C’est l’un des marqueurs de ce fameux modĂšle social français qui fait de la France, la Patrie des Droits de l’homme. Ce modĂšle a rendu ce pays attachant Ă  mes yeux et mes coups de colĂšre contre les « politiques africaines » de ses dirigeants ne changent pas mon respect pour cette Nation dont j’aime le rĂ©cit national, la culture et les hommes. Ce soir, j’ai une raison supplĂ©mentaire. Une nation ne doit pas laisser sur le bord de la route ses blessĂ©s de guerre.

La France est en guerre.

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Le journal d un confiné

📖 La Garenne-Colombes-Vendredi 27 mars 2020: Les derniĂšres volontĂ©s de mon pĂšre

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8H30 : Depuis la mort de Tonton Manu, je manque de souffle.

Tout cela s’est Ă©vaporĂ© par diverses voies et les questions les plus anxiogĂšnes assĂšchent mon inspiration. Si le grand Manu Dibango est restĂ© sur le carreau alors, c’est que ce Corona ne respecte plus rien. Mon Papa a presque l’ñge de Manu et est enfermĂ© ici avec nous, Ă  quelques pas de ce satanĂ© microbe qui semble camper au seuil de la porte. Flippant !

Ce matin il fait beau. Du moins Ă  travers la baie vitrĂ©e, j’aperçois les immeubles de la DĂ©fense Ă  plein nez. L’apparence phallique est renforcĂ©e par l’éclat du soleil qui darde ses rayons sur les baies vitrĂ©es de ces Ă©difices. C’est la nuit que le spectacle est souvent sublime avec des immeubles aux allures de pĂ©nis en Ă©rection propulsant des feux d’artifice vers le ciel. Ce matin, je n’aperçois aucune animation. TrĂšs souvent, j’imagine les cadres aux cheveux ultra-gominĂ©s de ces entreprises du Cac 40 en vidĂ©oconfĂ©rence entrain de faire des prĂ©sentations powerpoint en « english for french Â». Apparu avec la saga de films de Le Parrain, le cheveu gominĂ© opĂšre son grand retour en France, plus de 30 ans plus tard. Aujourd’hui, les hommes qui osent la coupe de cheveux gominĂ©e sont encore rares. Mais plus pour longtemps.

Papa me tire de La dĂ©fense avec une quinte de cette toux qui l’attaque. Sa nuit n’a pas Ă©tĂ© bonne. La toux ne lui a laissĂ© aucun rĂ©pit et des douleurs thoraciques l’ont brisĂ©. Le plus indicible dans l’affaire, c’est quand Ă  3h30 du matin, vous voyez votre pĂšre en larmes implorant le Seigneur de lui pardonner ces fautes qu’il serait en train d’expier. Il tient sa poitrine cĂŽtĂ© gauche. J’ai envie de le prendre dans mes bras afin qu’il me transfĂšre un peu de sa douleur. C’est difficile car il a « mal partout et sa peau brĂ»le..». A mon tour d’implorer le Ciel d’opĂ©rer un miracle en partageant avec moi ses douleurs. Ma chair la supporterait bien mieux je pense.

A mon tour d’implorer le Ciel d’opĂ©rer un miracle en partageant avec moi ses douleurs. Ma chair la supporterait bien mieux je pense.

Son rythme de respiration s’accĂ©lĂšre. Il semble chercher du souffle. Il tousse de plus belle et prĂ©sente des signes de suffocation. J’ouvre grandement toutes les fenĂȘtres. Je l’installe directement face Ă  l’une d’elles. Le faible vent qui passe par lĂ  lui fait du bien. « Appelle ton frĂšre
 venez je veux vous parler Â». « Ok papa il arrive Â», je lui rĂ©ponds pour le rassurer. Mon cƓur ne l’est pas du tout. « Alex, aucun de mes organes ne fonctionne plus
 Tout mon corps semble sous l’effet des flammes. Regarde mes doigts..». « Soyez courageux
il faut tout envisager mĂȘme le pire
On demande tous au Seigneur une issue favorable mais pensons aussi au pire
Tu n’aimes pas le sujet mais parlons-en mes enfants
tant que j’ai encore le souffle de vie ». Des rides ont creusĂ© de nouveaux sillons sur son visage cette nuit, on dirait.

Je prends sa main droite dans la mienne. Je serre tendrement comme pour lui passer mon Ă©nergie. Mon frĂšre s’est rĂ©veillĂ© et nous a rejoint. Il sent que quelque chose de grave se passe, mais quoi ? « Guy, je ne vais pas du tout bien
 Â». Pendant qu’il se confie Ă  mon frĂšre, je suis intriguĂ© par la rugositĂ© de sa pomme de mains et de sa peau. Je la scrute de prĂšs. Elle s’est complĂštement lĂ©zardĂ©e et sa blancheur traduit une dĂ©shydratation avancĂ©e. Chaque fois que j’exerce une lĂ©gĂšre pression, il se tord de douleur. « Alex, regarde s’il n’y a pas de blessures sur cette vieille peau en dĂ©composition Â». Mon pĂšre a le sens de la formule dans la graduation de la gravitĂ©. Quand il faut des superlatifs pour dĂ©crire son mal, il est trĂšs gĂ©nĂ©reux. Inversement proportionnel sans doute, Ă  la douleur qu’il endure.

« Officier Â» est un dur Ă  cuire. S’il se plaint et crie au secours, alors prenez-le au sĂ©rieux.

Je repense Ă  l’idĂ©e de dĂ©shydratation. Je repasse en accĂ©lĂ©rĂ© le film de la soirĂ©e. Je me souviens qu’il a dĂ©clinĂ© son repas du soir et a renvoyĂ© Ă  demain sa sĂ©ance de massage. Et donc, il n’a pas bu de l’eau. Est-ce suffisant pour expliquer cette peau de margouillat blanc ? Et si c’était la lotion hydro-alcoolique qu’il utilise pour se nettoyer les mains Ă  longueur de journĂ©e ? Notamment celle Ă  forte concentration d’alcool qui est toujours posĂ©e sur la table du sĂ©jour. Papa qui frĂ©quente assidument les toilettes pour vider son incontinente vessie, l’utilise trĂšs souvent, pour se dĂ©sinfecter. Evitant du mĂȘme coup la corvĂ©e d’un lavage de mains au savon, plus contraignant. Guy et moi sommes convaincus qu’il y a un lien. D’autant plus qu’aprĂšs les poignets, au bras, Ă  l’avant-bras comme Ă  l’épaule, la peau se porte bien.

Ces derniers jours, je l’ai entendu se plaindre du ballet incessant aux toilettes chaque fois qu’il boit un peu d’eau. Nous pensons qu’il a dĂ» boire trĂšs peu (pour Ă©viter de devoir se lever) et est tombĂ© en  dĂ©shydratation. TrĂšs vite, je me souviens des conseils du pharmacien la veille, quand je suis allĂ© le consulter pour une pommade capable d’attĂ©nuer des sensations de brĂ»lures sur la peau. Je lui ai parlĂ© des antĂ©cĂ©dents cancĂ©reux de papa avec ses 27 sĂ©ances de radiothĂ©rapie et 6 sĂ©ances de chimio. On avait un peu de temps. Les clients sont plutĂŽt rares en cette pĂ©riode de confinement. Alors, il a pris le temps de m’expliquer pourquoi la perception de la soif diminue avec l’Ăąge, augmentant les risques de dĂ©shydratation des personnes ĂągĂ©es. Il a insistĂ© sur l’urgence de rĂ©agir vite, car la dĂ©shydratation peut conduire chez la personne ĂągĂ©e Ă  des convulsions, voire des troubles de la conscience et mĂȘme le coma.

Papa se sent de plus en plus fatiguĂ©. Avec mon frĂšre, notre diagnostic est clair : papa est dĂ©shydratĂ© et il faut y aller. Au pas de course, Ă  Guy la boisson chaude Ă  la cuisine et Ă  moi la pommade hydratante. Mon cousin Pascal a anticipĂ© le petit dĂ©jeuner Ă  quatre temps avec ces recettes improbables qu’il improvise tous les jours. Je ne sais pas s’il y a un lien avec ma constipation mais je sais que cette pĂ©riode a rĂ©vĂ©lĂ© ses talents cachĂ©s de cuisinier. Si la crise perdure il pourra se reconvertir. Il dĂ©teste m’entendre le dire, alors je l’Ă©cris ici.

 Â«Â Tout mon corps semble sous l’effet des flammes. Regarde mes doigts.. ». « Soyez courageux. Il faut tout envisager mĂȘme le pire … »

C’est comme un signe du destin. La pommade Biafine que le mĂ©decin m’a vendu hier va entrer en service. C’est la premiĂšre fois en deux ans qu’on va donner un remĂšde Ă  papa sans lui avoir lu toute la notice. Et expliquer chaque terme « bizarre Â». Sinon rien. Il m’a Ă©tĂ© dit du Biafine qu’il est indiquĂ© pour le traitement des brĂ»lures, des plaies superficielles non infectĂ©es aprĂšs radiothĂ©rapie.

J’ai appliquĂ© de larges couches de cette Ă©mulsion blanche et fraiche sur les parties douloureuses. Il a bu son thĂ© avec beaucoup de volontĂ©. Et trĂšs vite, il s’est senti mieux. Il n’en revenait pas. Il m’a arrachĂ© le tube de biafine entre les mains et la phase des questions s’est ouverte par un « Mon pĂšre, la pommade lĂ  agit au-delĂ  de la peau pour toucher les os Ă  l’intĂ©rieur ? Quand tu m’en parlais hier, je me disais que c’est juste une pommade de plus. Me voici qui marche, alors que toute la nuit, me tenir debout sur mes deux jambes, c’était l’enfer
! Â».

06h30: La sĂ©ance d’écriture des derniĂšres volontĂ©s d’Officier est suspendue et renvoyĂ©e Ă  une date ultĂ©rieure.

Papa savoure un moment de calme. Avant la prochaine tempĂȘte comme il dit. Je retourne m’allonger un moment. Je n’avais en fait pas pu dormir au milieu des vibrantes quintes de toux de papa. J’ai vraiment cru que c’était la fin. J’ai rĂ©alisĂ© (peut-ĂȘtre enfin) que mon papa pouvait partir Ă  tout moment. Je vais y rĂ©flĂ©chir.

Guy regagne directement la nouvelle salle de cours improvisĂ©e dans la maison pour prĂ©parer les tĂ©lĂ©-enseignements avec ses filles. Je m’installe pour Ă©couter la radio, cette radio qui me relie au Cameroun. ABK Matin passe depuis un peu plus d’une heure. Et alors que mes oreilles sont tournĂ©es vers Douala, mon esprit dĂ©ambule ici …

Et si on parlait de la maladie de papa ?

Lui mĂȘme en parle aujourd’hui comme d’autres prĂ©sentent leurs dĂ©corations. « Brigadier Leupi Ă  la retraite
A 84 ans, deux cancers et toujours debout. J’ai acceptĂ© que mon cas serve pour des Ă©tudes sur la maladie. Les 8 mĂ©decins blancs qui me suivent ne comprennent pas comment je suis encore debout.  Vous pouvez vous vanter Â». il y a une forme de jubilation dans sa voix. Une ode Ă  la vie.

NE PLUS POUVOIR JOUER AVEC SES PETITS-ENFANTS EST LE PLUS DIFFICILE

En fait c’est lui qui s’en vante. Nous nous contentons de remercier le Ciel pour cette grĂące. Car mis Ă  part ces moments d’atroces douleurs et cette toux qui sait tour Ă  tour ĂȘtre rauque, aboyante ou comme un phoque, papa est totalement lucide et tient Ă  assumer son rĂŽle de Chef de clan. Autonome avec autoritĂ© de la chose jugĂ©e.

Ses deux tumeurs sont l’une aux poumons et l’autre Ă  la prostate. Les deux tumeurs ont Ă©tĂ© jugĂ©es inopĂ©rables ou pas nĂ©cessaire Ă  ĂȘtre opĂ©rĂ©es. Toujours est-il que quand une tumeur est jugĂ©e inopĂ©rable mais reste localisĂ©e au thorax par exemple, une radiothĂ©rapie est indiquĂ©e. Elle peut ĂȘtre associĂ©e Ă  une chimiothĂ©rapie, comme ce fut le cas chez lui ; GĂ©nĂ©ralement, c’est selon l’état de santĂ© gĂ©nĂ©ral du patient. Et lui a le privilĂšge d’ĂȘtre de constitution trĂšs solide. Avant la derniĂšre crise qui a nĂ©cessitĂ© une Ă©vacuation Ă  l’Ă©tranger, il  y a un peu plus de deux ans, papa ne manquait aucune Ă©dition des « 10Km du CƓur Â».

La radiothĂ©rapie est indolore sur le moment, mais elle peut entraĂźner un certain nombre d’effets secondaires qui apparaissent progressivement au fil des sĂ©ances. Ils peuvent disparaitre habituellement quelques jours Ă  quelques semaines aprĂšs l’arrĂȘt du traitement. Par exemple, les patients peuvent prĂ©senter une fatigue inhabituelle, une dĂ©glutition douloureuse, une toux irritante et des rĂ©actions cutanĂ©es. Lesquelles sont rĂ©duites si nĂ©cessaires avec des anti-inflammatoires. Pour des personnes trĂšs ĂągĂ©es comme papa, des effets peuvent se prolonger du fait de la fragilitĂ© du patient Ă  rĂ©parer « naturellement Â» les agressions que son corps a subies.

La radiothĂ©rapie cause des dommages aux cellules cancĂ©reuses, mais elle peut aussi endommager les cellules saines qui se trouvent dans la zone de traitement. Les dommages causĂ©s aux cellules saines provoquent des effets secondaires. Comme ces douleurs osseuses sur les vertĂšbres lombaires qui rendent la vie de Papa si pĂ©nible. Je suis arrivĂ© avec lui en France pour revoir ses mĂ©decins. Et coronavirus s’est invitĂ© au banquet. A ce jour, tous les rendez-vous sont annulĂ©s et il n’a pas encore vu un mĂ©decin. Dans cette tragĂ©die qui Ă©branle nos modes de vie et de communication, le cas de l’officier Leupi ne relĂšve plus d’une urgence.

15h: L’enterrement de Manu et la deuxiĂšme mort d’Alain

Ce matin j’ai reçu deux messages qui ont mis en lambeaux un cƓur dĂ©jĂ  soumis Ă  rude Ă©preuve. Tonton Manu sera mis en terre ce vendredi dans la stricte intimitĂ©. J’ai donc une forte pensĂ©e pour la scĂšne qui se dĂ©roule au cimetiĂšre du PĂšre Lachaise dans le 20Ăš arrondissement de Paris. Ce cimetiĂšre est rĂ©putĂ© le plus grand cimetiĂšre parisien intra muros et l’un des plus cĂ©lĂšbres dans le monde. Nombre de cĂ©lĂ©britĂ©s y sont logĂ©es. D’Oscar Wilde Ă  Jim Morrison, de Maria Callas Ă  Edith Piaf. Manu va y passer l’éternitĂ© aux cĂŽtĂ©s d’autres lĂ©gendes comme lui.

Normalement fermĂ© pour cause de cette vilaine pandĂ©mie, le cimetiĂšre a Ă©tĂ© ouvert sur autorisation spĂ©ciale du PrĂ©fet de Paris pour recevoir ce citoyen d’honneur.

Manu a habitĂ© cet arrondissement pendant plusieurs annĂ©es. C’est lĂ -bas, qu’a eu lieu notre premiĂšre rencontre, au milieu des AnnĂ©es 90. Il y recevait trĂšs souvent autour d’une tasse de cafĂ©, dans un Bar-Tabac situĂ© au pied de son immeuble.

L’autre message m’annonce que mon regrettĂ© frĂšre et ami Alain Siekappen sera incinĂ©rĂ© le Mardi 31/ 03/2020 de 13h30 Ă  14h30. Le programme parvenu Ă  la famille relĂšve du rĂ©gime militaire.

  • Mise en BiĂšre : 13h30 HĂŽpital Delafontaine Ă  Saint Denis. Suite Ă  la rĂ©glementation gouvernementale du COVID 19 aucune prĂ©sence ne sera admise Ă  la chambre mortuaire.
  • DĂ©part : Ă  14h00.
  • CrĂ©mation : 14h30 CrĂ©matorium des Joncherolles (95 rue Marcel Sembat 93430 Villetaneuse). Suite Ă  la rĂ©glementation gouvernementale du COVID 19 aucune prĂ©sence ne sera admise au crĂ©matorium.
  • Remise de l’urne au dĂ©pĂŽt du crĂ©matorium jusqu’à nouvel ordre. Ensuite vos pourrez prendre un rendez-vous pour la restitution de l’urne avec votre piĂšce d’identitĂ©

L’auteur de cette littĂ©rature funĂšbre ne mesure pas combien ces mots sonnent pour nous Africains comme un dĂ©sastre. Un non-deuil ; pire que la mort physique d’Alain, c’est la 2e mort d’Alain. Je me mets Ă  la place de Miriam. La lecture est dĂ©chirante. Mais je n’en veux pas Ă  l’auteur. Il fait son travail.

LE PARISIEN A CONSACRE UN ARTICLE A ALAIN

Pour les salariĂ©s de pompes funĂšbres, faire respecter les rĂšgles hygiĂ©niques comme Ă©viter les contacts, n’est pas une mince affaire auprĂšs des familles. Le Haut conseil de la santĂ© publique en France a prĂ©conisĂ© de son cĂŽtĂ© que les corps des dĂ©funts soient placĂ©s dans des housses mortuaires Ă©tanches, et hermĂ©tiquement fermĂ©es avant d’ĂȘtre transfĂ©rĂ©s en chambre mortuaire. Faute de donnĂ©es officielles sur la contagiositĂ© des dĂ©funts, le secteur des pompes funĂšbres est nerveux.

Protégeons nos vieux. Il est déjà 20h.

J’entends dĂ©jĂ  monter la clameur des applaudissements de ce peuple qui sait dire Merci et cĂ©lĂ©brer ses hĂ©ros. MĂȘme les plus ordinaires comme le corps mĂ©dical ici cĂ©lĂ©brĂ© pour son dĂ©vouement. Je repense Ă  Manu. Et toute cette dĂ©sacralisation orchestrĂ©e jadis


Je pense Ă  cette littĂ©rature de la connerie qui a Ă©mergĂ© ces jours-ci sur les rĂ©seaux sociaux pour demander « ce que Manu a fait pour son pays Â». Il n’aurait pas construit immeubles, conservatoires et autres restaurants, cabarets peut-ĂȘtre. Pourquoi pas des auberges (chambres de passe Ă  la camerounaise) pendant qu’on y est. Ces nouveaux temples de notre cul-ture.

MANU REPOSE AU PÈRE LACHAISE

A qui viendrait en France l’idĂ©e de demander ce que « Johnny a apportĂ© Ă  la France » ? MĂȘme toutes ses frasques n’ont pas Ă©cornĂ© l’image de l’idole des jeunes devenue vache sacrĂ©e de toute une nation. On n’y touche pas. C’est quoi cette dictature de la bĂȘtise ? Nous rĂ©sisterons.  En me baladant tout Ă  l’heure sur facebook, j’ai lu des choses qui m’ont donnĂ© envie de tremper ma plume dans du vinaigre. Heureusement que sur les rĂ©seaux, on fait aussi d’improbables et jouissives rencontres comme chaque fois sur le mur d’Achille Mbembe. Son post de ce vendredi aprĂšs-midi portait un passage troublant. Il Ă©crit :

« En milieu d’aprĂšs-midi, je reçois un message Ă©crit de l’une des plus grandes agences d’information au monde. On me demande si j’accepterais de contribuer Ă  la rĂ©daction de l’”obituary” du PrĂ©sident de la RĂ©publique du Cameroun, Monsieur Paul BIYA. On m’explique que la requĂȘte peut paraĂźtre Ă©trange, mais que de telles notices, Ă©crites du vivant de l’intĂ©ressĂ©, sont choses courantes. Je le savais. Je ne souhaite pas la mort au Chef de l’Etat camerounais. Contribuer, alors qu’il est encore vivant, Ă  l’écriture de sa notice nĂ©crologique ne me convient absolument pas ».

Je suis d’accord avec lui.

Dans le forum whatsapp de la rĂ©daction d’ABK Radio, je vois passer un courrier du PrĂ©sident du MRC le Pr Maurice Kamto qui en clair, donne 7 jours Ă  Paul Biya pour donner « des signes de vie Â» si je puis me permettre. C’est troublant tout ça.

Puis une dĂ©pĂȘche de l’AFP indique comment en Espagne on franchit le mur de l’horreur dans les maisons de retraite. Impossible d’évacuer tous les corps. Plus de 2/3 des personnes dĂ©cĂ©dĂ©es dans ce pays ont plus de 80 ans. Je pense encore Ă  papa, mais pas seulement. Le virus tueur des vieux est impitoyable. ProtĂ©geons les nĂŽtres.

Entre temps, la combinaison chloroquine et un antibiotique semble porteuse d’espoir.

Le Dr Raoult a fait bouger les lignes. Il revendique plus de 700 patients traitĂ©s Ă  Marseille. Lueur ou Ă©clair d’espoir ?

Le Pr Raoult a fourni quelques dĂ©tails sur le protocole qui a Ă©tĂ© appliquĂ© aux 24 patients de son Ă©tude : « Nous avons utilisĂ© la posologique que nous connaissons le mieux : 600 mg par jour, indique-t-il. L’hydroxychloroquine est un mĂ©dicament extraordinairement tolĂ©rĂ©, qui est donnĂ© pendant 10 Ă  20 ans aux patients atteints de maladies inflammatoires. C’est un dĂ©rivĂ© de la chloroquine qui est utilisĂ©e depuis 60 ans dans le paludisme. »

La chloroquine est largement fabriquĂ©e en Chine. L’usine du monde semble Ă  l’arrĂȘt. On va tous y passer.

La chloroquine est largement fabriquée en Chine

PubliĂ©e par le journal de l’universitĂ© du Zhejiang le 6 mars, une Ă©tude chinoise s’est intĂ©ressĂ©e au cas de 30 patients atteints par le Covid-19. La moitiĂ© d’entre eux a pris de l’hydroxychloroquine, un antipaludĂ©en dont l’utilisation fait dĂ©bat en ce temps de pandĂ©mie. AprĂšs sept jours de traitement, 13 des 15 patients traitĂ©s ont Ă©tĂ© testĂ©s nĂ©gatifs au virus. « Pour le groupe qui n’Ă©tait pas sous hydroxychlororquine, ce chiffre Ă©tait de 14. Et le temps mĂ©dian pour guĂ©rir Ă©tait similaire pour les 30 participants, tous atteints de formes modĂ©rĂ©es. Cependant, cette Ă©tude diffĂšre trop de celle de Didier Raoult, fervent promoteur de la chloroquine, pour crĂ©er une vĂ©ritable comparaison. Par exemple, les doses d’hydroxychloroquine administrĂ©es sont plus faibles chez les Chinois. En outre, le faible nombre de participants ne permet pas de conclure. Â».

Le Premier ministre Edouard Philippe de France a annoncĂ© la prolongation des mesures de confinement pour au moins deux semaines supplĂ©mentaires. La date de la fin du confinement est donc dĂ©sormais (et pour le moment) le 15 avril 2020. Il est temps que je m’achĂšte un nouveau pantalon jean.

Un autre petit Ă©clair d’émotion cet aprĂšs-midi, un appel de mon ancien Directeur gĂ©nĂ©ral. M. Joel Nana Kontchou prenait les nouvelles du « confinĂ© Â».

Lui, si rare en gĂ©nĂ©rositĂ© m’a dit une ou deux choses sur ABK Radio qui ont valeur de compliments superlatifs. J’en Ă©tais Ă©mu. J’en ai profitĂ© pour en savoir plus sur ses activitĂ©s actuelles et j’ai appris qu’il prĂ©pare un livre et de nombreux autres projets Ă  fort impact sur les jeunes. Cela m’a fait plaisir. Il a tant d’expĂ©rience Ă  partager. Je l’imagine d »ailleurs donnant confĂ©rences de haut niveau et sĂ©minaires pour des « Executives ».

Je reviendrai un jour sur son style de management qui a anticipĂ© mon dĂ©part d’une entreprise pour laquelle j’aurais pu apporter encore une ou deux choses qui me tenaient Ă  cƓur. Toujours est-il que c’est l’un des esprits les plus aboutis que j’ai rencontrĂ©s dans ma vie. Il a le dĂ©faut des premiers de la classe. Ce type de camarades qui en venaient Ă  vous Ă©nerver au lycĂ©e par la facilitĂ© avec laquelle ils captaient au premier coup les Ă©quations les plus complexes et ne comprenaient pas que vous ne compreniez pas des choses « aussi Ă©videntes ». Ils Ă©taient sincĂšres et…Ă©nervants.

Avec JNK, assertivitĂ©, agilitĂ© empathique, intelligence Ă©motionnelle sont bouffĂ©s au petit dĂ©jeuner. Ce qui consomme la force de travail du Â« collaborateur mĂȘme le plus modĂšle Â». On y laisse beaucoup d’Ă©nergie. EntraĂźnant l’angoisse de ne pas ĂȘtre Ă  la hauteur, une imagination peu fertile sur ce qui serait supposĂ© plaire au chef, en somme l’antichambre du burn out. Je n’en Ă©tais pas si Ă©loignĂ©.

Si vous croyez que Dieu n’existe pas, regardez Boris Johnson. Seules mes valeurs chrĂ©tiennes m’empĂȘchent de me rĂ©jouir de ce qui lui arrive.

Mais pour en revenir au flux d’informations que nous recevons.. Si vous croyez que Dieu n’existe pas, regardez Boris Johnson. Seules mes valeurs chrĂ©tiennes m’empĂȘchent de me rĂ©jouir de ce qui lui arrive. « Au cours des 24 derniĂšres heures, j’ai dĂ©veloppĂ© des symptĂŽmes bĂ©nins et j’ai Ă©tĂ© testĂ© positif pour le coronavirus. Je me suis isolĂ©, mais je continuerai de diriger la rĂ©ponse du gouvernement par vidĂ©oconfĂ©rence alors que nous combattons ce virus« . DerniĂšrement, Boris Johnson a Ă©tĂ© au centre de plusieurs polĂ©miques, refusant dans un premier temps d’arrĂȘter de serrer la main de ses interlocuteurs puis en misant sur « l’immunitĂ© collective » face au Covid-19, avant de se raviser.

AprĂšs les applaudissements de ce soir, un Ă©pais nuage de calme couvre Ă  nouveau le quartier. En temps ordinaire, assis Ă  cette fenĂȘtre, j’entends en fond sonore passer un train toutes les quinze minutes. La gare de la Garenne-Colombes n’est pas loin et le Tram 2 longe l’axe routier DĂ©fense-Pont de BĂ©zons. On dirait que la vie s’est arrĂȘtĂ©e dans ce pays. Et il ne donne pas l’impression de s’écrouler. L’édifice est-il aussi solide qu’il en a l’air ?.

Et ce samedi se tient au Cameroun une veillĂ©e chez la maman d’Alain Ă  l’entrĂ©e Crtv Mballa 2 Ă  YaoundĂ©. Je n’y serai pas. Je suis presque soulagĂ© d’échapper Ă  ce moment oĂč il faudra bien croiser le regard de maman et lui dire quelque chose. Mais alors quoi ? Bon courage Ă  vous Serge-Alain, Martial, Jackson, et tous les amis qui iront passer un moment avec la maman d’Alain. Alain, mort dans l’exercice de son mĂ©tier.

Demain je vous parlerai de mon Manu. En tout cas j’espùre trouver assez de souffle pour y arriver.

Alex Siewe

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Le journal d un confiné

📖 La Garenne-Colombes- Samedi 21 mars : Alain est mort !

La mort d’Alain, les transports en commun, le coronavirus et moi. Voyage en milieu hostile

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L’appel a durĂ© 1m33 secondes exactement. J’ai dĂ» placer 3 mots du type Aie, Aie, Aie !!! . Et puis je suis parti. Au bout du fil, Alain Blaise (ABB) me racontait sans doute le rĂ©cit reçu de Miriam, la femme d’Alain. Je l’écoutais de loin. Comme une voix d’outre-tombe. Il avait pris la voix d’Alain son jeune homonyme. Il avait donc Ă©tĂ© admis en soins intensifs il y a quelques jours et trĂšs vite isolĂ© de sa famille. Il parait qu’à ce stade, quand on souffre du Covid-19, on est  plongĂ© dans « Une sorte de zone marginale inaccessible aux vivants et qui n’est pas encore la mort. ». Cet espĂšce d’ailleurs que Robert Badinter a dĂ©crit en racontant l’exĂ©cution de Roger Bontems, guillotinĂ© en 1972 Ă  la prison de la SantĂ©. Etre en rĂ©a comme ĂȘtre condamnĂ© Ă  mort. J’ai lu un « marginal » Professeur Marseillais dire qu’on va en rĂ©animation pour mourir car  « Pour l’instant, les cas graves sont ceux qui ne sont ni dĂ©tectĂ©s, ni traitĂ©s et qui arrivent avec une insuffisance respiratoire trĂšs grave.»

« A 45 ans, Alain champion de KaratĂ©, n’a pas tenu plus de 10 jours, mis KO par le Covid19. »

Le mĂȘme Pr Didier Raoult raille cette espĂšce de soufflet anxiogĂšne qui monte car pour l’instant dit-il, on a plus de chance de mourir d’autres choses que du Covid-19. Pour lui, la chloroquine guĂ©rit. Et pourtant Alain est bien mort. Il n’avait ni un « grand Ăąge Â», ni ne semblait avoir souffert de prise en charge tardive. C’est les principaux facteurs de mortalitĂ©. Et pourtant, Ă  45 ans et de constitution Robuste, Alain mon champion de KaratĂ©, n’a pas tenu plus de 10 jours, mis KO pour un organisme microscopique. Quand on est aussi « gĂ©ant Â», peut-on s’alarmer de fiĂšvre, de toux sĂšche, de quelques courbatures, de maux de tĂȘte ?  Quand on pilote la stratĂ©gie de sĂ©curitĂ© d’un des plus grands centres commerciaux de la ville lumiĂšre, peut-on s’inquiĂ©ter d’une banale attaque grippale, mĂȘme si elle provoque une sensation d’oppression ou d’essoufflement. ?

Alain mon champion de KaratĂ©, n’a pas tenu plus de 10 jours, mis KO pour un organisme microscopique.

La voix d’ABB est Ă©raillĂ©e, diffĂ©rente de celle que ses amis lui connaissent. Des exclamations interrompent Ă  intervalle rĂ©gulier une envie de tĂ©moigner. C’est que Alain-Blaise d’ordinaire enclin Ă  distiller de petites blagues, en a gros sur la patate. Aussi loin que je me souvienne, Alain est, depuis longtemps Ă  Paris, l’un de ses petits-frĂšres les plus disponibles.

En l’écoutant, j’ai commencĂ© Ă  imaginer la dĂ©tresse respiratoire d’Alain dans l’ambulance ; le colosse entrain d’en rigoler avant de s’écrouler. Je doute mĂȘme qu’il ait eu le rĂ©flexe d’envoyer des bisous Ă  sa fille de six ans. Convaincu que « ce n’était rien Â» et qu’il reviendra le lendemain. Et lĂ , on me disait qu’il est AllongĂ©. Inerte. Quand Alain-Blaise a raccrochĂ©, il a promis de m’envoyer un numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone. Assis en face de moi, Papa a bien compris qu’il s’était passĂ© quelque chose de grave. J’ai forcĂ© un sourire. Sa santĂ© est trĂšs fragile. Il s’inquiĂšte de la mienne aux prises avec ce confinement. Et Ă  la perte brutale il y a quelques jours d’un mentor. Jean-Michel, lui aussi, est parti suivant le mĂȘme rituel. Seul. ConfinĂ© dans une salle de rĂ©animation.

J’ai commencĂ© Ă  imaginer Ă  quoi avaient ressemblĂ© leurs derniĂšres heures de souffrance. Il parait que quand tu Ă©puises tes derniĂšres rĂ©serves du souffle de vie, tu en as conscience. Ont-ils profitĂ© de ces quelques instants de luciditĂ© pour s’adresser une derniĂšre fois aux gens qu’ils ont aimĂ©s et qui continuent Ă  les aimer ?. Alain a-t-il pensĂ© Ă  sa maman et Ă  comment il faudra lui expliquer qu’elle ne verra pas les restes de son fils chĂ©ri ? ont-ils pensĂ© Ă  leurs enfants, Ă  leurs amis ou aux proches collĂšgues ? Qu’ont-ils dit Ă  chacun ?  Jean-Michel a-t-il dit Ă  PĂ©lagie, son Ăąme sƓur « ChĂ©rie Je t’aime. Je vais t’attendre de l’autre cĂŽté»

 Alain a-t-il pensĂ© Ă  son fils, en lui envoyant un « Sois fort, quoi qu’il arrive, n’oublie pas que Dieu veille sur toi Â». A-t-il plutĂŽt implorĂ© la pitiĂ© du Seigneur pour n’avoir pas cĂ©dĂ© assez tĂŽt aux inquiĂ©tudes de Myriam ? Lui le croyant peu zĂ©lĂ©, a-t-il osĂ© un « JĂ©sus, prends pitiĂ© et veille sur Myriam et ma fille Â» ?

Quand on est aussi « gĂ©ant Â», peut-on s’alarmer de fiĂšvre, de toux sĂšche, de quelques courbatures, de maux de tĂȘte ? 

 Alain a-t-il pensĂ© Ă  son fils, en lui envoyant un « Sois fort, quoi qu’il arrive, n’oublie pas que Dieu veille sur toi Â». A-t-il plutĂŽt implorĂ© la pitiĂ© du Seigneur pour n’avoir pas cĂ©dĂ© assez tĂŽt aux inquiĂ©tudes de Myriam ? Lui le croyant peu zĂ©lĂ©, a-t-il osĂ© un « JĂ©sus, prends pitiĂ© et veille sur Myriam et ma fille Â» ?

J’étais plongĂ© depuis 2h dans ce tunnel noir quand mon frĂšre Guy m’a tendu ma premiĂšre tasse de cafĂ© de la journĂ©e. Il est pratiquement 15h.

Il venait de passer le 3e coup d’éponge et de serpillĂšre javellisĂ©e sur tous les points de contacts partagĂ©s de la maison. Une espĂšce de barriĂšre sanitaire invisible. Cette odeur d’acide chlorhydrique, trĂšs caractĂ©ristique de l’eau de Javel, a quelque chose de rassurant. Une peu comme l’encens au cours du rituel chrĂ©tien.

Toute l’aprĂšs-midi,  les seuls mouvements dans notre appartement de 70  mĂštres carrĂ©s se rĂ©sument donc Ă  aller de la table  au rĂ©frigĂ©rateur, du rĂ©frigĂ©rateur au canapĂ© puis du canapĂ© au rĂ©frigĂ©rateur et enfin du rĂ©frigĂ©rateur au lit. J’avais dĂ©jĂ  eu un rĂ©veil difficile. Alourdi sans doute par le poids des nouvelles qui m’attendaient. Couche-tard, je me suis permis une grasse matinĂ©e. EncouragĂ© par la nuit paisible de Papa. Ni cauchemars, ni douleurs atroces comme souvent, il a dormi d’un trait, Ă  peine perturbĂ© par deux pauses-pipi. Il m’arrive aussi souvent de faire de petites pauses pour aller aux toilettes. Je profite de ces moments pour m’assurer que Papa est bien couchĂ©. J’ai quittĂ© mon lit Ă  11h et Ă  12h30, le coup de massue.

Je dors peu. J’ai laissĂ© une barbe de trois jours opportuniste s’installer sur mon visage et des cernes se creusent. Mon ventre laisse entrevoir des masses disgracieuses. La sĂ©dentaritĂ© en marche. D’ici deux semaines, je pense que je ressemblerai au rĂ©sultat d’un croisement entre un alien en surcharge pondĂ©rale et Mboua Massok.

Autour de 13h, j’ai reçu un message de Serge-Alain Godong qui me parle du dĂ©part d’Alain.

C’est dĂ©jĂ  lui qui m’avait alertĂ© de son Ă©tat critique 3 jours plus tĂŽt. Encore sous le choc de la disparition de Jean-Michel Denis, je pariais que Dieu ne pouvait pas autant nous assommer la mĂȘme semaine. En plus, on parlait d’un Roc quand mĂȘme. Rien Ă  voit avec nous et nos douteuses aptitudes physiques. Plusieurs champion de KaratĂ© au Cameroun et en France, Alain tenait Ă  la fois de la figure du pompier comme de l’homme d’acier, hĂ©ros de nos BD de jeunesse. Dans mon rĂ©pertoire tĂ©lĂ©phonique, son nom est « Alain KaratĂ© Â», enregistrĂ© depuis notre premiĂšre rencontre, en hommage Ă  sa force titanesque rĂ©putĂ©e invulnĂ©rable Ă  mes yeux. C’est Serge-Alain Godong qui m’a prĂ©sentĂ© ce gentil garçon aux joues de porcelaine un soir, Ă  la fin des annĂ©es 90. Alain commençait Ă  s’ennuyer au pays et voulait s’expatrier pour se mesurer aux plus grands. Je l’y ai plus qu’encouragĂ© et nous n’avons jamais regrettĂ© ce choix de le faire partir. En France, ses aptitudes athlĂ©tiques et son attitude chevaleresque ont favorisĂ© intĂ©gration et ascension sociale. Il s’était mis aux services de son art (martial) et faisait profiter de son expĂ©rience aux plus jeunes dans la diaspora comme au Cameroun..

 Serge-Alain est autant abattu par la perte de son frĂšre que par la force dont il aura besoin pour aller annoncer la terrible nouvelle Ă  leur maman. Notamment l’absence de corps. Toute la scĂ©nographie mortuaire chez nous Ă©tant Ă©tablie autour du corps, comment gĂ©rer ce deuil sans ? Comment, surtout, l’expliquer aux autres, aux anciens, et surtout Ă  Maman ? Je n’ai pas de rĂ©ponse pour lui.

Serge-Alain est autant abattu par la perte de son frùre que par la force dont il aura besoin pour aller annoncer la terrible nouvelle à leur maman. Notamment l’absence de corps.

Oui, Serge-Alain Godong le Maka de l’Est et Alain Siekappen le fils des Bana Ă  l’Ouest, sont « frĂšres Â» ; sans aucun lien de parentĂ© au sens tribal du terme. Par l’une de ces magies que le « vivre ensemble Â» a su engendrer dans notre pays. J’y reviendrai un de ces jours.

20h : j’entends monter la clameur des applaudissements du balcon de nos voisins.

Comme tous les soirs, ils rendent ainsi hommage au personnel soignant qui est au front de cette lutte Ă  mort contre le coronavirus. L’onde traverse le quartier. Ce rituel est nĂ© en Italie et en Espagne oĂč des scĂšnes d’applaudissements en soutien aux soignants ont fleuri. Les Français s’y mettent. Avant-hier, Ă  20 h, Paris a applaudi Ă  son tour les personnels hospitaliers, en premiĂšre ligne face Ă  la pandĂ©mie de coronavirus Covid-19.

Je lis dans un fil d’actualitĂ© sur Whapps que le PAN le TrĂšs honorable Cavaye YeguiĂ© a Ă©tĂ© testĂ© positif au coronavirus. J’espĂšre que c’est un fake. Et puis je me dis pourquoi pas ? Cela ne me suscite aucune Ă©motion particuliĂšre. Je pense surtout aux victimes potentielles. J’ai vu un membre du gouvernement Ă  portĂ©e de ses Ă©ternuements et Ă  l’AN des dĂ©putĂ©s l’ont chaleureusement saluĂ©. Sans aucun respect des consignes. Pourquoi bravent-ils ces consignes ? L’immunitĂ© parlementaire ne couvre pas les risques sanitaires mes chers honorables.

21h : PrĂšs de 800 nouveaux dĂ©cĂšs en Italie. Plusieurs messes ne suffiront pas.

Kenny Rogers est mort Ă  81 ans. Cette lĂ©gende de la musique country a envahi mon univers quand j’étais lycĂ©en. RecommandĂ© par mon vendeur de cassettes qui n’avait pas pour moi le Best of de Don Williams que je cherchais. Je lui en sais grĂ© jusqu’à ce jour. « U decorated my life Â», « Don’t fall in love with a Dreamer Â», « lady Â»â€Šque des tubes qui m’ont jadis aidĂ© Ă  amĂ©liorer mon vocabulaire de mots charmants en anglais. MĂȘme si cela n’a finalement pas servi Ă  grand-chose. Il en fallait plus pour faire tomber les filles au lycĂ©e polyvalent de bonaberi ces annĂ©es- lĂ ..

alexandresiewe@gmail.com

A SUIVRE…..

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