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☣ Pr Viviane Ondoua: « Un employé peut décider d’arrêter de travailler à cause du Coronavirus »

Professeur Viviane ONDOUA BIWOLE est enseignante à l’Université de Yaoundé II au Cameroun, professeure associée à la YALE University aux USA. Elle a assumé de hautes fonctions dans l’administration publique camerounaise et ses champs de recherche s’inscrivent dans deux problématiques : l’entrepreneuriat et la gouvernance publique.

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L’arrêt de travail ! Voilà une situation à laquelle seront confrontées les entreprises camerounaises du fait de la pandémie du coronavirus. Le gestionnaire est alors interpellé au premier plan. La fonction Gestion des Ressources Humaines indique des dispositions juridiques à respecter dans ce contexte. Outre l’encadrement juridique de la fonction GRH qui convoque le droit du travail, d’autres dispositions de la fonction RH sont directement convoquées notamment la dimension psychosociale, l’ergonomie, la santé et sécurité au travail et dans une certaine mesure la responsabilité sociale de l’entreprise face au coronavirus. Vous aurez compris, nous prenons le pas et sommes inscrits dans les conséquences de la pandémie du coronavirus sur l’emploi et dans les entreprises.

Le sujet qui nous intéresse ici est l’arrêt du travail. Il se matérialise par une résiliation du contrat préalablement établit ; une résiliation qui peut être à l’initiative de l’employeur ou à celle de l’employé ou d’une situation économique défaillante et visible de l’entreprise. Il peut aussi survenir à la suite d’un évènement jugé comme un cas de force majeure.

L’arrêt de travail est une situation qui peut être conçue comme ayant pour conséquence visible le non-respect des engagements pris ex ante par l’une des parties contractantes

Dans le contexte actuel du coronavirus, l’arrêt de travail de certains employés surviendra soit de la consigne du « confinement », soit du ralentissement de l’activité ou encore de la faillite des entreprises induite par cette crise. Cet arrêt peut aussi être le fait de l’employé soit par peur d’être contaminé (s’il estime que les conditions de sécurité ne sont pas réunies) soit pour incapacité à s’adapter aux nouvelles conditions de travail (télétravail par exemple).

Quelles sont les dispositions juridiques en vigueur ? Et comment s’y préparer en tant qu’employeur ou employé ? Cette interrogation prend un relief particulier en ce qui concerne la responsabilité contractuelle des entreprises, en raison de la survenance d’un cas de force majeure comme celui de la pandémie du coronavirus dont les effets sur les relations contractuelles ne sont pas neutres.

  • Les conditions d’arrêt de travail dans des conditions stables

L’arrêt de travail dans les conditions stables évoque une situation qui n’est pas conséquente à un évènement extérieur à la relation contractuelle entre un employeur et un employé. Dans ces conditions, le cadre juridique au Cameroun (code du travail et statut général de la fonction publique, exception faite des conventions collectives que nous n’avons pas analysées) constate l’arrêt de travail dans les conditions suivantes :

  • la suspension de fonctions (temporaire ou définitive) pour faute grave (art.108). Dans ce cas, l’employé perd ses droits à la rémunération, mais conserve la totalité des allocations familiales.
  • La cessation d’activités par démission, licenciement, révocation, admission à la retraite ou décès (articles 116 à 127). Chaque disposition donne droit à des traitements différents. En cas de conflit, l’inspection du travail peut être saisie pour la conciliation des parties. En cas de non-conciliation, le tribunal est saisi pour compétence.
  • Licenciement pour motif économique (art 40 du code du travail), nécessite l’intervention de l’inspecteur du travail et des délégués du personnel.
  • Cas de force majeure (art 2 al 5 du Code du travail).

Le cas spécifique du coronavirus qui occasionne l’arrêt de travail de fait dans les conditions de confinements ou d’arrêt pour risque de contagion appelle notre attention. Il relève d’une situation instable. Dans ce cas, un employé peut décider de rompre ses engagements contractuels s’il estime que l’entreprise n’a pas pris suffisamment de dispositions pour le protéger et que celle-ci présente par conséquent un danger pour sa santé. Ce qui pour lui, est un cas de force majeure. Dans le cas du confinement instruit par les autorités gouvernementales, l’employeur peut décider de rompre ses engagements contractuels pour cas de force majeure. Il convient d’apprécier comment nos dispositifs juridiques abordent la question de force majeure pour anticiper sur des impacts contractuels.

  • Arrêt de travail : cas spécifique de «force majeure»

Le cas de force majeure est décrit à l’article 2 al. 5 du Code du travail comme les cas de guerre, de sinistres ou menaces de sinistres tels qu’incendies, inondations, épidémies et épizooties violentes, invasions d’animaux, d’insectes ou de parasites végétaux nuisibles et, en général, toutes circonstances mettant en danger ou risquant de mettre en danger la vie ou les conditions normales d’existence de l’ensemble ou d’une partie de la population.

Un cas de force majeure est un évènement à la fois imprévu, insurmontable et indépendant de la volonté d’une personne. Pour qu’il soit reconnu juridiquement comme tel, il faut qu’il soit imprévisible, irrésistible (insurmontable) et qu’il échappe au contrôle des personnes concernées. Cette situation dispense l’employeur et l’employé du respect des engagements contractuels pris ex ante.

Le contrat de travail à durée déterminée ou indéterminée peut cesser à tout moment du fait d’un cas de force majeure ou d’accord des parties constaté par écrit. Lorsqu’il s’agit d’un cas de force majeure, le contrat est suspendu pendant une durée correspondant au chômage technique (art.32), dans la limite de six (6) mois maximum (interruption collective de travail, totale ou partielle). Les dispositions liées à ce chômage stipulent qu’à défaut de convention collective, les conditions d’indemnisations sont déterminées par arrêté du ministre chargé du Travail, pris après avis de la Commission nationale consultative du travail (art 33 al. 3). La pandémie du Covid-19 peut être gérée dans la rubrique des catastrophes[1]. Deux précautions sont donc envisageables :

  1. Pour les fonctionnaires, il est difficile d’envisager un arrêt du travail de l’État. L’employé peut, s’il estime que sa vie est en danger et que son employeur n’a pas pris les dispositions nécessaires pour le protéger, décider de rompre le contrat. Il pourrait alors inscrire sa démarche dans une logique de rupture classique consacrée dans le statut général de la fonction publique. Plus astucieusement, plusieurs modalités peuvent être utilisées : le congé sabbatique, la mise en disponibilité ou la retraite anticipée dans les conditions requises. Il revient donc à l’employé de faire son analyse coûts/avantages et de prendre la décision qui est à son avantage.
  2. Pour les contractuels, de la fonction publique ou des entreprises privées, si des dispositions de cas de force majeure sont prises en compte dans le statut et si elles sont conformes à la loi, elles s’appliquent.
L’employé peut également envisager un arrêt du travail s’il estime que l’entreprise n’a pas pris des dispositions pour protéger sa santé. En cas de conflit d’appréciation, l’inspection du travail est sollicitée. Si les conditions de force majeure ne sont pas prévues, l’entreprise se référera à l’article art 33 al 3 du Code du travail et sollicitera l’arrêté du ministre chargé du Travail qui fixera les modalités et montants d’indemnisation.

Reconnaissons que les cas d’arrêt de travail pour motif de confinement à la suite d’une catastrophe naturelle ou sanitaire sont assez rares dans les dispositifs juridiques. Cependant, certains pays comme la France, l’Italie et l’Espagne proposent des modifications contextuelles factuelles de leurs codes, textes et lois, avec des projets de loi qui visent autant le secteur économique que celui de la santé. Par exemple, en France, un projet de loi d’urgence contre le Covid-19 a été débattu à l’Assemblée nationale ce jeudi 19 mars 2020. Il a pour principal but de mettre en place un « état d’urgence sanitaire ». Les dispositions prises par rapport aux activités des organisations et entreprises ainsi que les incidences sur la rémunération du personnel sont diverses, allant de l’intervention directe du gouvernement, à la mise en place d’un système de travail propre à l’entreprise, en occurrence le télétravail, le plus préconisé.

L’article L1222-11 du code de travail français stipule qu’en cas de circonstances exceptionnelles, notamment de menace d’épidémie, la mise en œuvre du télétravail peut être considérée comme un aménagement du poste de travail rendu nécessaire pour permettre la continuité de l’activité de l’entreprise et garantir la protection des salariés. En cas d’incapacité de l’employé à « télétravailler », l’employeur est en droit, de déclarer l’arrêt de travail du concerné. Celui-ci sera indemnisé par l’assurance maladie, et ce dès le premier jour du confinement.

Ensuite, l’entreprise étant responsable de la sécurité et de la santé de son employé dans ses locaux, celle-ci est dans l’obligation d’accepter son droit dit de retrait, s’il estime qu’elle présente un danger grave et imminent sur sa santé et sa vie. Ce droit de retrait ne souffre d’aucune sanction et d’aucune retenue de salaire. D’autre part, l’entreprise peut imposer un chômage partiel à ses employés. Dans ce cas précis, elle est dans l’obligation légale de reverser une indemnité correspondant à 70% de la rémunération brute du salarié.

Toutefois, dans le cadre de la pandémie du coronavirus actuelle, le gouvernement français a mis à la disposition des entreprises un soutien à la trésorerie de l’entreprise. Il prend en charge tous les coûts des chômages partiels versés aux employés, dans la limite cependant de 4.5 fois le SMIC[2]. Nul doute que d’autres dispositions seront prises pour assurer à la fois la sécurité de l’employé et la stabilité financière de l’entreprise. Le défi est de faire face à la catastrophe sanitaire tout en assurant la viabilité de l’économie.

Dans les autres pays comme au Cameroun, ces questions sont inévitables. Pour l’instant, le confinement n’est pas instruit par les autorités camerounaises, mais le ralentissement de l’activité est perceptible. La fermeture des frontières de nos partenaires économiques a une incidence sur l’activité économique et impacte certaines entreprises. Comme les conséquences de cette pandémie seront dommageables pour les entreprises camerounaises, la Commission nationale consultative du travail devra se prononcer dans le cas où les conventions collectives de certains secteurs sont muettes sur le cas de force majeure. Ce travail peut déjà être anticipé !

Cette pandémie de coronavirus offre une opportunité d’analyse théorique intéressante. Elle autorise à convoquer la théorie exonératoire dans le cadre de l’exécution d’une responsabilité contractuelle, considérant la pandémie comme un cas de force majeure. Il s’agit alors de ne pas seulement être figé sur le respect de la règle, mais de tenir également compte de la réalité matérielle de l’entreprise. Les réalités ne seront pas les mêmes pour les petites et les grandes entreprises, pour les entreprises de différents secteurs ou de différentes localités.

[1] Le plan national de contingence du Cameroun de 2011 précise les catastrophes auxquelles peuvent être confrontées le pays notamment : les éruptions volcaniques ; les émanations de gaz ; les tremblements de terre ; les tsunamis ; les chutes de météorite ; la rupture de barrages naturels ; les mouvements de terrain ; les épidémies ; les maladies à potentiel épidémique ; les grippes épidémiques ; les épizooties soles pestes animales ; les intoxications alimentaires, etc.
[2] https://www.santemagazine.fr/actualites/actualites-sante/coronavirus-covid-19-quelle-prise-en-charge-pour-les-salaries-obliges-de-rester-chez-eux-432401
Professeur Viviane Ondoua Biwole

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☣️ Alain-Roger Edou: « Le Covid va reconfigurer la carte du monde et redistribuer les équilibres de puissance ».

Le Dr Alain Roger Edou est Politologue, spécialiste de politique internationale et membre-expert du Réseau de Recherche sur les Opérations de Paix de l’Université de Montréal. Il est auteur du Petit Traité des relations internationales africaines contemporaines paru en mai 2019 à Paris chez l’Harmattan.

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Vers une troisième guerre mondiale? ou Le corona virus par les mots de la polémologie

Penser le Corona Virus relève aujourd’hui de la banalité, tant l’expertise savante est brouillée par le discours commun. Pour l’internationaliste, révéler les affinités électives entre les mots du champ de la médecine et ceux du champ de la polémologie s’avère heuristique. L’internationaliste doit pourtant faire entendre sa voix, à rebours du discours ambiant ou des prises de position militantes et obsessionnelles autour de cet « évènement monstre ». Quelquefois pressé par des proches, je me suis laissé convaincre de la nécessité d’y jeter un regard froid et sans complaisance. Ainsi, contrairement à une certaine tradition scolastique, je pense que l’homme de science est un exégète de l’histoire du présent,à condition qu’il élague les substrats idéologiques de son analyse et qu’il « s’arme » de rigueur. Au demeurant, la rapidité avec laquelle ce virus s’est répandu va de pair avec la soudaineté de son émergence en Chine. Celà a fait naître des théories complotistes qui affirment qu’il s’agit d’un virus fabriqué en laboratoire pour des visées géoéconomiques hégémoniques. Alors que certains chercheurs ayant breveté l’invention du Corona virus sont pointés du doigt, le chef de l’exécutif étasunien désigne le mal par l’appelation « virus chinois ». Cette guerre sémantique cache mal la similarité de rhétorique guerrière entre les énoncés courants utilisés à la fois par la communauté scientifique, le monde social et politique, le monde médiatique ; et la polémologie classique. Cette affinité nominale n’est pas un fait anodin. Ne traduit-elle pas, au fond, le déroulement d’une troisième guerre mondiale sui generis où s’affrontent, non plus les armées rivales des Etats, mais des laboratoires scientifiques ? Quelles premières leçons peut-on en tirer pour les relations internationales?

Les mots de la polémologie dans le discours médical

Les inventions scientifiquesont de tout temps été considérées comme un instrument en polémologie. En effet, c’est bien l’esprit scientifique qui a permis l’évolution de l’industrie de l’armement, la logistique de guerre, l’invention des armes de destruction massive, et la sophistication des techniques de défense. Mais, avec le corona virus, il apparait comme une inversion de curseur. C’est plutôt la tradition de la guerre, dans ses représentations verbales et nominales, qui influence la communauté scientifique appelée en rescousse pour trouver une réponse à cette dynamique virale dont le potentiel de sinistralité a été très vite établi.

Tant et si bien, le langage des médecins et des chercheurs semble, plus que par le passé,  irrigué par l’intrusion du vocabulaire de la guerre. Plusieurs expressions en traduisent la réalité.

Il y a premièrement le mot « confinement ».

Dans la polémologie, la notion de containment mobilisée pendant la guerre froide s’en rapproche superbement. Celle-ci fait appel à l’idée d’encerclement ou de blocage, faisant référence à une stratégie de combat pour etoufer l’ennemi. Or la population confinée ne saurait être cet ennemi. Le confinement ici permet d’assurer le « maillage » du   territoire du virus.

Ville en confinement total

Il en va de même de la notion de « barrière ».

Le vocabulaire médical ces dernières semaines a enrichi le quotidien des locuteurs de l’expression « geste-barrière » qui renvoie aux attitudes à prescrire et à celles à proscrire pour contenir la progression du virus. Or, précisément, la barrière dans le langage militaire est un obstacle dressé sur le chemin de « l’ennemi ». Il s’agit d’un point de contrôle et de filtrage qui est, à l’instar de la sphère médicale, un horizon de protection contre l’ennemi.

Il existe plusieurs autres expressions qui dénotent du brouillage ou de l’enrichissement mutuel des champs.

C’est aussi le cas du concept de « sécurité » employé dans le mot composé « distance de sécurité ».

Dans la tradition néo réaliste des relations internationales, il est admis que les Etats sont en quête parmanente, non plus de puissance, mais plutôt de sécurité. Cette idée vise à dire que le besoin de paix qui irrigue le comportement international de l’Etat se manifeste pareillement chez les individus. Le champ de la polémologie associe quasi-naturellement les notions de défense et de sécurité pour désigner un dispositif de quadrillage de l’espace territorial pour faire advenir l’ordre. Faire observer une « distance de sécurité » renvoie dès lors et fatalement, à la posture « d’auto-défense », dont l’essence est l’évitement de l’insécurité liée à l’exposition au virus. L’expression est courante dans l’univers de la protection des personnalités, des champs de tirs ou des essais atomiques, etc.

Au surplus, l’on observe avec quelque étonnement, l’emploi anaphorique du terme « équipement ».

Le vocabulaire militaire est coutumier de la notion. La logistisque de guerre comprend effectivement des « équipements militaires » qui laissent la place, dans cette forme de troisième guerre mondiale, aux équipements médicaux.

La guerre mondiale qui se déroule sous nos yeux, sape les capacités d’organisation des Etats. Elle questionne l’efficacité des systèmes de santé publique et pose le problème de la qualité des équipements médicaux.

Incidemment, la figure de l’Etat y est questionnée en termes d’ordonnateur de la configuration des systèmes de santé et de programmateur des réponses adéquates face à la menace sanitaire.

Qu’il suffise de s’intéresser à un dernier concept fort de sens : les « opérations ».

Le corona virus exige dans certains cas des actes chirurgicaux que sont les opérations, lorsque les sujets ont des complications dûes par exemple à l’existence des pathologies antérieures. Ce vocable est couramment utilisé depuis quelques semaines dans le cadre des rapatriements des ressortissants des Etats. Les « opérations de rapatriement » donnent une fausse illusion du confinement du corona virus dans les zones de départ. Le langage de la polémologie fait usage commun de la notion d’opération armée et celle de théâtre d’opérations, qui mettent en avant le mouvement. C’est exactement cette phénoménologie qui se dévoile dans la logique de transfert des citoyens dans leurs terroirs originels. De la sorte, l’affinité élective se manifeste par le fait que les opérations d’évacuation traduisent surtout une interopérabilité entre les nationaux et leurs dirigeants, au même moment où les interactants d’un théâtre d’opération ou d’une opération armée s’affrontent ou coopèrent.

Les mots de la polémologie dans le discours politique

La guerre, disait Clausewitz, est la continuation de la politique par d’autres moyens. Ce qui se déroule sous nos yeux est à maints égards symptomatique de la prise en main par les politiques de la riposte contre la menace globale qu’est désormais ce virus. Tout est politique, clamme-t-on de manière répétitive dans les sciences du politique. A la vérité, la rhétorique sur le corona virus est portée par les acteurs politiques qui sembent supplanter, dans la majorité des cas, les acteurs scientifiques. Le concept de légitimité de Max Weber permet d’expliquer ce phénomène dans sa variante légale rationelle. Les décideurs, gouvernants et hommes politiques en responsabilité sont détenteurs des mandats démocratiques qui leur confèrent la légitimité de parler au nom de la communauté. Aussi, est-il question de marquer le coup, car la sanction de l’opinion souvent est sans appel. Dans les Etats confrontés à l’imminence du bouillonnement du temps politique, le vocabulaire guerrier est plus prégnant. C’est le cas de la France où le président a proprement parlé de « guerre sanitaire » à moult occurrences. La stratégie du président américain, à la veille du scrutin de novembe, consiste à rattraper le retard constaté dans le déclenchement de la riposte du pays, en mettant en avant le caractère erroné et incomplet des informations que la Chine fournissait aux Etats dès décembre 2019 ; ce qui a amené ceux-ci à minorer la « menace ».

L’évocation du concept de « menace » propre à la grammaire polémologique s’applique bien au corona virus que les hommes politiques désignent comme tel. La menace peut être visible, invisible, symétrique ou asymétrique. Dans le cas d’espèce, le corona virus est désigné par les acteurs politiques et décisionnels comme une menace invisible de type asymétrique. Et, puisque cette catégorie de menace ne nécessite pas la mobilisation des armées conventionnelles, un nouveau type d’armée voit le jour.

La troisième guerre mondiale qui a court érige dès lors le medecin, la firme pharmaceutique, le chercheur du laboratoire, en unités armées.

En clair, ici, se jouent des stratégies directes où, les Etats, plutôt que de lutter collectivement contre le corona virus, soutiennent individuellement leurs unités de combats d’un nouveau genre, en installant le monde dans une course à la découverte du vaccin et du sérum. On est évidemment loin de la figure du diplomate et du soldat de Raymond Aron comme déterminant de la dualité actorielle des relations internationales.

Les notions de « crise » sont aussi régulièrment mobilisées dans les discours. En France, en Italie, en Espagne, et partout dans le monde, la crise sanitaire semble désacraliser toutes les autres thématiques de l’agenda mondial. Tout est reporté, annulé, disqualifié au profit de la convergence des énergies vers le corona virus. Le temps mondial semble suspendu aux effets dévastateurs de la crise sanitaire sur l’économie-monde. Un bouleversement de l’ordre du monde est probablement attendu. D’où l’intérêt pour l’Etat de monter en force dans la recherche des réponses idoines.

L’homo politicus, dans ce contexte, donne des « ordres ». L’Etat providence  devient interventionniste, en ce sens qu’il se saisit de tout, régule tout et organise tout. Des stocks des casques de protection ou de médicaments au soutien au marché, en passant par l’organisation des dispositifs de ravitaillement des ménages, la dérégulation s’estompe. Il y a même dans certains cas, une hypertrophie des pouvoirs présidentiels ou exécutifs. Les cas les plus emblématiques sont américains et français. Dans le premier cas, Donald Trump décrète l’ensemble du territoire de la fédération « urgence nationale », ce qui lui confère des pouvoirs exeptionnels. Dans le second cas notamment, une loi sur l’état d’urgence sanitaire permettra probablement au président de la République de devenir un jupiter constitutionnel, au premier ministre et au ministre de la santé de jouir des prérogatives exorbitantes. Que dire de l’exemple chinois, sinon qu’il illustre le point culminant de la notion de « l’ordre » ? La mise en confinement à Wuhan de près de 12 millions d’habitants a été un fait inédit dans l’histoire de la régulation des mobilités urbaines. Ailleurs, la restriction des « déplacements » aux seuls cas justifiés par les nécessités impérieuses a posé la question de la violation des libertés individuelles. En temps de guerre, cela nest-il pas justifiable ? A preuve, la Corée du Sud et le Japon ont suivi ce chemin.

Face aux demandes sociales pressantes, il est partout question pour le politique de proposer une « stratégie » de lutte contre le corona virus. Ici, l’exception nationale prime là où la mise en synergie aurait pu prévaloir.

Il suffit d’évoquer le cas de l’Italie et ses appels restés aphones au niveau de l’union européenne. L’arrivée, sous acclamation, le 21 mars 2020, de 36 médecins, 15 infirmiers et un administrateur cubains dans ce pays, est emblématique de cette paradoxologie. Dans le même sens, le secours de la Chine s’est accompagné d’un acte symbolique de remplacement de l’étendard de l’union européenne par celui de ce pays.

Même s’il ne s’est pas agi d’une cérémonie officielle, l’écho de cet acte a raisonné au-delà de l’Italie. L’Afrique centrale Cemac l’a compris aux aurores de la pénétration de cette pandémie dans son territoire. Les ministres en charge de la santé ont réfléchi ensemble sur les réponses communautaires possibles malgré l’existence des programmes nationaux. Il faudrait sans doute plus de recul avec l’immédiateté pour mieux en évaluer l’efficacité, ce d’autant plus que l’union africaine n’a réuni les ministres africains de la santé autour d’une stratégie continentale de réponse que le 22 février 2020.

L’idée même de réponse globale est portée par l’OMS qui dresse la cartographie et la sociographie actualisées du corona virus. La diffusion des informations sur le virus étant aujourd’hui polluée par les demi-savants, la banalisation de l’expertise brouille tout horizon clair de déchiffrage. Face aux décomptes macabres, le regain d’humanité qui traverse les vivants ou survivants favorise la diffusion tous azimuts des recette-miracles. Cette pollution en vient à édulcorer la valeur des produits de la pharmacopée traditionnelle. Des témoignages de proches des victimes inondent les réseaux sociaux autour de la dangerosité du virus et interpellent les pouvoirs publics sur la nécessité de prendre des mesures plus efficaces pour stopper la saignée humaine. Une appétence à la mort se tisse dans l’éthos social au point où, les interactions quotidiennes se nouent et se dénouent au rythme du décompte macabre. C’est la course à l’exclusivité de l’annonce des nouveaux infectés, morts, ou guerris. Cette culture du charognard est un défi pour les politiques qui doivent pourtant maitriser la communication de masse et contrôler les effets anxiogènes des psychoses et scenarii de l’apocalypse ainsi créés.

En outre, les querelles scientifiques entre praticiens et chercheurs de la médecine, abreuvent les publics d’informations contradictoires et parfois aux antipodes. On voit se dessiner une guerre des chiffres, une guerre de légitimité sur les protocoles de médication, avec en « première ligne » les professionnels de la santé. Des « combats » épiques sont livrés entre experts, bien que quelques expériences collaboratives soient aussi enregistrées. S’en suit une « bataille de l’opinion » qui censure à la fois l’action ou l’inaction des politiques et le sens moral des professionnels du serment d’hypocrate. Cette « guerre » symbolique utilise les médias classiques et les nouveaux médias pour relayer des spots gouvernementaux et des films de propagande autour de l’efficacité de l’action publique et de la prévention.

En conclusion : ce que le Corona virus enseigne aux relations internationales stratégiques

L’hypothèse d’une troisième guerre mondiale ne relève donc pas d’un fantasme de l’analyste. Même si la nature des armes en « combat » est différente des modalités des deux premières déflagrations mondiales, que les belligérants sont des civils pour la majorité d’entre eux, et que la cible militaire ne fonde pas l’animosité des acteurs, il demeure que la « guerre virale » qui a cours  n’a pas encore dévoilé la totalité de ses énigmes. Quelle soit spontanée ou construite, cette guerre comporte une dimension économique et financière de nature à reconfigurer la carte de la démographie mondiale et à redistribuer les équilibres de puissance en Europe et en Asie. La nature mondialisée de la première et de la deuxième guerre mondiale était en réalité le fait des stratégies indirectes. Or aujourd’hui, la globalisationdes mobilités internationales, la révolution des moyens de transport, et la mobilité du capital ont entraîné une deterritorialisation de la dynamique virale. L’Afrique est confrontée, autant que les autres aires géographiques réceptacles des premiers contaminés, aux mêmes défis avec en prime, une pression plus forte sur son « disposiif » de réponse à cette « attaque » frontale.

Pour « neutraliser » la pandémie, l’on observe un regain de territorialité dans le comportement international de l’Etat. A la politique d’alliance, qui fut par exemple un multiplicateur de puissance entre 1914 et 1918 et entre 1939 et 1945, est substitué l’individualisme des Etats qui recherchent des solutions nationales.

Les frontières sont clairement perçues comme des « fronts » ; ce qui constitue un paradoxe géopolitique au regard du truisme selon lequel l’énnemi de mon ami est mon ennemi. Si donc, le covid-19 est cet ennemi commun, la différence des intérêts nationaux et les pesanteurs géoéconomiques semblent être les données structurantes des logiques solitaires dans un contexte paradoxal de guerre globale. L’après-guerre sera sans doute, dans certains espaces plus que d’autres, un défi pour fixer les nouveaux marqueurs de l’éthique et de la solidarité internationales…

Dr Alain-Roger Edou Mvelle

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ABK ACTU

☣ Le confinement aurait sauvé entre 21.000 et 120.000 personnes fin mars.

Un rapport de l’Imperial College London publié lundi 30 mars estime que les mesures prises en Europe pour enrayer l’épidémie de Covid-19 auront permis d’éviter près de 120.000 décès à la date du 31 mars.

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Dans l’ensemble, les chercheurs jugent que les mesures prises en Europe ont réduit la propagation de la maladie. Cumulées sur les 11 pays, elles auront permis d’éviter entre 21.000 et 120.000 décès fin mars. En tenant compte de la marge d’erreur.

En Belgique par exemple, l’étude estime que 3,7% de la population belge a effectivement contracté le nouveau coronavirus. Un chiffre similaire à la moyenne des 11 pays européens étudiés. Il ne correspond pas aux bilans officiels communiqués par le Centre de crise, qui ne compte que les cas confirmés par dépistage.

La proportion de la population infectée est la plus élevée en Espagne (15%), selon les calculs des experts. L’Italie suit avec près de 10%. Le taux est le plus faible en Allemagne (0.72%) et en Norvège (0.41%), ce qui indique que ces pays se trouvent au début de l’épidémie.

Il faut deux ou trois semaines pour pouvoir observer l’impact d’une disposition après sa mise en application. Il est donc trop tôt pour affirmer avec certitude que les mesures sont efficaces, nuance cependant l’étude. 

Il faut deux ou trois semaines pour pouvoir observer l’impact d’une disposition après sa mise en application. Il est donc trop tôt pour affirmer avec certitude que les mesures sont efficaces, nuance cependant l’étude. 

Ces scientifiques britanniques de l’Imperial College de Londres avaient estimé qu’il faudrait maintenir les mesures de confinement et de distanciation sociale jusqu’à 18 mois pour espérer en finir définitivement avec l’épidémie de coronavirus Covid-19.

L’Imperial College en grande partie responsable de la décision de Boris Johnson  de commencer à mettre en place des « mesures drastiques ».

Une décision survenue après la publication alarmante d’un article scientifique sur le Covid-19, provenant d’un groupe de chercheurs de l’Imperial College London. Les données transmises au gouvernement britannique ont ainsi convaincu les autorités qu’une propagation du virus non canalisée serait dramatique. A sa lecture, le Premier Ministre Britannique, jusque-là sceptique, a demandé à ses citoyens anglais d’éviter tout contact inutile avec d’autres personnes.

Un rapport pris en compte également par l’administration de Donald Trump. « Notre équipe s’est concentrée sur ce rapport qui préconise un confinement de 14 jours en cas de contamination », a déclaré Deborah Birx, coordinatrice pour la Maison Blanche dans la lutte contre le Covid-19.

Le collectif de chercheurs de l’Imperial College London a déclaré que, si aucune action n’était entreprise par le Gouvernement et par les citoyens britanniques, l’épidémie deviendrait incontrôlable. Des chiffres alarmant ont alors fait état de 510 000 morts au Royaume-Uni et plus de deux millions aux Etats-Unis si rien n’était entrepris. Le tout dans un pays dit « développé » avec un système de santé performant, alors qu’adviendrait-t-il dans les pays dit « sous-développés ? ».

Des chiffres alarmant ont alors fait état de

510 000 morts au Royaume-Uni et plus de deux millions aux Etats-Unis si rien n’était entrepris.

Les chercheurs expliquaient que si le gouvernement britannique agissait rapidement pour réduire la propagation du virus, alors le nombre de décès dans le pays chuterait à environ 20 000 personnes. Pour cela,  il faudrait obliger la population à éviter tout contact, isoler les cas et que fermer les écoles et universités pour non pas quelques semaines, mais quelques mois.

Une publication qui fait peur, mais qui a eu le mérite d’alarmer les autorités outre-Manche et outre-Atlantique.

Que contenait cette étude choc de l’Imperial College of London ?

Publié le 16 mars, ce rapport sur le coronavrus présentait une modélisation prévoyant des millions de morts et un confinement possible jusqu’à 18 mois.  Réalisé par des dizaines d’experts, elle informait les décideurs politiques que les systèmes de santé seraient dépassés et que  la vie ne serait plus jamais la même, selon le rapport..  Pour atténuer la catastrophe, de nouvelles mesures devraient être mises en place immédiatement et durer des mois avant d’être assouplies. Cette étude choquante semble avoir incité le président américain Donald Trump et le Premier ministre britannique Boris Johnson à changer de cap et à augmenter les tests et les mesures.

Sur la base des données actuellement disponibles, les experts en modélisation ont estimé que “l’efficacité de toute intervention menée de façon isolée est susceptible d’être limitée, rendant nécessaire d’associer plusieurs [mesures de santé publique] pour avoir un impact substantiel sur la transmission”. En clair, le fait d’isoler les personnes malades du Covid-19 sans aucune autre mesure associée ne suffirait pas à freiner la progression du virus.

En attendant qu’un vaccin soit disponible, les scientifiques détaillent les deux stratégies possibles : 

  • l’atténuation, qui est axée sur la mise en quarantaine des individus infectieux ;
  • et la suppression,  qui vise à réduire la transmission en isolant ceux qui ne sont pas infectés, autrement dit les mesures de confinement et de distanciation sociale pour tous et toutes.

Comment ce rapport at-il été reçu ailleurs ?

En Israël, la menace virale a été prise au sérieux beaucoup plus tôt, mais les cas ont néanmoins dépassé les 677 le 19 mars. Israël compte plus de cas par habitant que le Royaume-Uni ou les États-Unis. Avec une capacité très limitée dans les hôpitaux, Israël est correctement préoccupé par ce que montrent les modèles produits à l’Imperial College et par d’autres experts. Ces modèles n’affectent pas seulement Israël, ils affectent tout le Moyen-Orient. La Jordanie ferme les routes par l’armée. Les États du Golfe arrêtent les vols. La région du Kurdistan irakien est sous couvre-feu.

l’efficacité de toute intervention menée de façon isolée est susceptible d’être limitée, rendant nécessaire d’associer plusieurs [mesures de santé publique] pour avoir un impact substantiel sur la transmission


On trouve dans ce rapport du 16 mars, tous les éléments de langage liés à la crise des coronavirus, comme la notion «d’aplatir la courbe», les préoccupations sur les effets des ventilateurs et dans les unités de soins intensifs, la distanciation sociale, etc.

Ironiquement, le virus est, à certains égards, plus une menace pour les pays avancés que ceux dont les systèmes médicaux sont faibles ou inexistants. En effet, les pays riches sont plus vulnérables aux pannes lorsque la vie change et que les gens réclament un certain niveau de traitement. Les pays pauvres où des millions de personnes sont soumises à des structures étatiques défaillantes ont dû se débrouiller déjà avec les crises sanitaires existantes telles que le paludisme ou la famine.

L’objectif final de l’étude et des politiques gouvernementales est désormais d’empêcher le système d’être submergé. La question est de savoir quel système va craquer en premier, médical, économique ou gouvernemental et sécuritaire. Ce sont les vraies données inconnues par ce modèle.

Par Alexandre Siewe

SOURCE : https://www.imperial.ac.uk/mrc-global-infectious-disease-analysis/covid-19/

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