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☣️ Opinion/Gaston Kelman: Les leçons du coronavirus ou le Camerounais et la haine de soi: un durable virus postcolonial

Gaston Kelman est un écrivain français d’origine camerounaise, né le 1er septembre 1953 à Douala . Son plus gros succès de librairie a été son livre « Je suis noir mais je naime pas le manioc » publié en 2003.

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Nous déjeunions sur la table francilienne d’un ami camerounais, une bonne dizaine de convives dont un Blanc. Comme d’habitude, les Camerounais ont dit du mal de leur pays au de-là de la nausée.

Pris d’une de ces inspirations subites qui permettent en peu de mots de porter l’estocade, j’ai demandé au Blanc. « Alain, est-ce que tu peux dire du mal de ton pays ? ». Jamais !!! A-t-il hurlé, comme s’il attendait, comme s’il espérait cette question.

Une autre fois, j’avais été invité à concevoir et à déclamer un petit texte au cours d’une soirée de gala dans un grand palais parisien, en l’honneur d’un homme politique africain de haut niveau, qui était en campagne électorale. Au cours de son propos, l’homme a dit tellement du mal de son pays que j’en ai été malade au sens propre du terme. Sur notre tablée de huit personnes dont j’étais le seul négroïde, un blanc s’est alors exclamé : « qu’est-ce qu’il parle bien ! ».

« …Les Africains ne sont même pas conscients quand ils disent du mal de leur pays » 

J’ai failli défaillir de rage et de désespoir. Le lendemain, je rapportais cette anecdote au candidat et lui disais tout le mal que je pensais de lui. J’ai eu l’une de mes plus belles récompenses intellectuelles quand cet homme s’est platement excusé me disant que les Africains ne sont même pas conscients quand ils disent du mal de leur pays ; que c’était désormais comme une seconde nature pour eux, comme si c’était inscrit dans leurs gènes. C’était presque cela en effet, une espèce de tare congénitale, la haine de soi, la déconsidération de soi, que l’on observe chez les peuples après une longue période de domination. Il m’a prié de lui apporter mon conseil, de relire ses discours. C’était un grand homme et il l’a prouvé depuis.

Un grand homme, j’ai eu le privilège d’en fréquenter, un primus inter pares, un de ces avatars, un de ces êtres supérieurs dont on découvre toute l’épaisseur une fois qu’ils ne sont plus. Il s’agit de Manu Dibango. Je n’aurais pas tort de proclamer que je suis peut-être celui qui connaît le mieux sa pensée. Il me l’a livrée comme à un légataire pendant une année d’entretiens, à l’occasion de la rédaction de ses mémoires.

Wèkèè, Bal’a loba, Gas’ ! Tu as failli me tuer. Je suis rentré hier soir dans les toilettes avec le livre et j’en suis sorti ce matin après avoir tout lu. Où est-ce que tu as trouvé tout cela ? Il y a même les choses que je ne t’ai pas dites ».

J’ai la prétention de croire qu’il ne m’a pas choisi par hasard. Il trouvait ma plume excellente, c’est vrai. Mais surtout, il ne manquait pas de me dire à quel point nous nous ressemblions dans notre commun regard sur l’Afrique. Ce compliment me comblait d’aise. Quand j’ai eu fini de rédiger le livre dont il n’a même pas pris la peine de lire les épreuves, tellement il me faisait confiance – par exemple, j’avais ses papiers à entête signés, libre d’en user quand besoin se présenterait –, le lendemain de la sortie du livre, il m’a interpellé. « Wèkèè, Bal’a loba, Gas’ ! Tu as failli me tuer. Je suis rentré hier soir dans les toilettes avec le livre et j’en suis sorti ce matin après avoir tout lu. Où est-ce que tu as trouvé tout cela ? Il y a même les choses que je ne t’ai pas dites ». O temps, suspend ton vol ! Je souhaite à tout le monde de ressentir une seule fois dans sa vie, le frisson d’aise qui m’a parcouru ce jour-là.

Dans nos échanges qui n’ont plus jamais cessé, nous ne refaisions pas le monde. Il y a des légions d’alchimistes qui s’en chargent. Nous n’en étions pas, pas plus que nous n’étions des politiciens ou des philosophes. Nous construisions un monde, nous ourdissions un projet pour l’Afrique. Lui comme moi, nous pensions que tout le monde ne peut pas tout faire, tout savoir, avoir son mot sur tout. Mais lui et moi, nous aspirions à être le meilleur de tous pour tous et que c’est ce meilleur de lui-même que l’individu lègue à sa nation et que la nation porte au rendez-vous de l’histoire. Manu a réussi ce pari : il a été le meilleur musicien africain de tous, de tous les temps et pour tous.

Manu Dibango

En soixante ans de carrière au sommet, Manu Dibango a observé une ligne qui ne lui permettait pas de prendre des positions intempestives, de s’aligner derrière un homme politique, une tendance, un courant, encore moins de donner des leçons à tire larigot, ou pire, d’insulter. Il savait que le plus beau jeu de piano, de saxo ou de guitare ne confère pas l’omniscience et ne vous habilite pas à avoir voix à tous les chapitres. Il ne se plongeait pas dans cette mêlée qui aspire tant de monde. Sollicité dans le monde entier, en Europe en Afrique, il n’a jamais dérogé de cette règle. Mais comme tout citoyen du monde et d’une nation, il n’en pensait pas moins. Je le sais.

La galerie n’était pas sont espace d’expression, ni avant, ni après l’irruption de la toile. Il n’est tombé ni dans le piège de l’appât des politiques, ni dans celui plus insidieux de la recherche de la notoriété internautique, après celle artistique. Il savait que dans tous les cas, on devenait la voix d’un maître – le petit monde des médias sociaux, cet univers de Fantasia chez les ploucs – ou d’un autre – les hommes politiques. Il savait que c’est la haine de soi qui anime ces postcoloniaux qui insultent à tout va les hommes et les nations, inconscients du fait qu’ils reproduisent le discours que l’ancien maître attend d’eux, celui de l’inachevé de leur histoire, celui de l’abâtardissement césairien. Cancres, hères, pauvres diables, ces tristes sires ne savent pas que quand ils parlent de l’autre, ils parlent d’eux-mêmes.

Puis le CODIV 19 vint et apporta une soupape à ces âmes en peine. Un petit florilège de ce que j’ai relevé ces derniers temps sur la toile. Une image montre un homme au cours d’un débat, concentré, écoutant une intervention. Il porte des gants et dans sa position du « penseur » de Rodin, il a deux doigts sur la joue et un doigt posé sur les lèvres closes. J’insiste sur le fait que ses lèvres sont closes, qu’il ne mordille ni ne suçote un doigt de son gant. Voici le commentaire d’un membre du forum. « Il a mis un gant et voilà ce gant qui se retrouve dans sa bouche. Je comprends pourquoi l’OMS affirmait que l’Afrique doit se préparer au pire ». Ce commentaire est l’expression pathologique de la haine de soi, et cette quête obsédante d’y plaquer un justificatif. Le comportement d’un Africain étayerait les préventions de l’OMS sur toute l’Afrique. Je ne sais si le fait qu’un Parisien enfreigne le confinement, qu’un Italien ne se lave pas les mains au retour des courses, pousserait un citoyen de ces pays à condamner toute l’Europe.

Un autre exemple. Il a écrit, « le Cameroun est vraiment une curiosité planétaire ». Pourquoi donc ?  Parce que « des belles de nuit dans les chambres des confinés d’un hôtel de Yaoundé. Il fallait le faire. Eh ben ! ». Trouvaille d’un journaliste qui englobe tout le Cameroun dans le comportement de quelques inconscients, comme le monde en produit sous toutes les latitudes. Et son pays devient une curiosité planétaire. Je revois des scènes observées dans d’autres pays : des prostituées indiennes sorties nues dans la rue pour s’opposer au confinement qui gâcherait le boulot ; le roi de Thaïlande qui s’est confiné dans un hôtel de luxe, avec un harem de vingt femmes. Il ne viendrait certainement pas à l’esprit des Thaïlandais de qualifier leur pays de curiosité planétaire, encore moins à celui des Indiens.

Le poète martiniquais Aimé Césaire en a pondu des textes d’anthologie dans son Cahier d’un retour au pays natal. « Et ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes ; que les pulsations de l’humanité d’arrêtent aux portes de la nègrerie. »

Nous sommes en pleine schizonévrose. Je l’ai souvent observé au Cameroun cette haine de soi dont on ne se préoccupe pas encore, hélas, mais qui est le plus grand mal, le plus perfide héritage de l’aliénation coloniale, de notre situation d’anciens dominés. Le poète martiniquais Aimé Césaire en a pondu des textes d’anthologie dans son Cahier d’un retour au pays natal. « Et ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes ; que les pulsations de l’humanité d’arrêtent aux portes de la nègrerie. » Le noir comme il se désigne dans sa névrose n’en finit pas de croire qu’il est un sous-homme, qu’il est maudit. Voilà pourquoi il s’entête à demeurer Noir dans un monde où le Jaune et le Rouge (autres créations du Blanc) ont disparu. Pour le Camerounais, son pays est une curiosité planétaire et son continent est voué au destin prévu par les autres. Toutes les occasions sont bonnes pour lire son destin maudit. Le COVID 19 lui apporte du pain béni. L’Africain passe tout son temps à souhaiter que le malheur prédit par les autres se réalise pour justifier sa malédiction. Faites donc le décompte des analyses dont il raffole et dont il inonde la toile, ces textes qui nous insultent et qu’il attribue à un professeur chinois, un économiste juif, un Dupont, un Smith…

Nous avons tous été témoins de la situation suivante. Un parent vous sollicite pour une aide quelconque. Vous lui donnez la conduite à suivre, comme par exemple de remplir telle formalité ou d’aller voir telle personne de votre part. La première réaction de votre interlocuteur est généralement négative. A-t-il déjà une démarche dans la tête ? Souvent il n’en a même pas. Mais il vous dit que la vôtre ne marchera pas. Et si vous vivez à l’étranger comme moi, il croira vous clouer le bec en ajoutant, « toi tu ne connais pas ce pays ». Si vous insistez, le pauvre n’aura d’autre recours que de souhaiter l’échec de votre intervention, pour vous prouver que c’est lui qui a raison. Dans sa pathologie, il oubliera que le seul perdant dans cette affaire c’est lui. Les cassandres en tout genre, mus par la haine du régime, le soutien à un messie, trouvent avec le COVID 19, un allié venu du ciel qui permettra qu’un vrai malheur s’abatte enfin sur leur pays et justifie les errements et les élucubrations issus de leur névrose.

Ecoutons encore Aimé Césaire parler de « ceux que l’on domestiqua… Qu’on inocula d’abâtardissement… On avait fourré dans sa pauvre cervelle qu’une fatalité pesait sur lui qu’on ne prend pas au collet ; qu’il n’avait pas puissance sur son propre destin ; qu’un Seigneur méchant avait de toute éternité écrit des lois d’interdiction en sa nature pelvienne ; et d’être le bon nègre ; de croire honnêtement à son indignité, sans curiosité perverse de vérifier jamais les hiéroglyphes fatidiques ». On a dit que nous sommes maudits, que nous sommes des sous-hommes. Cela ne peut qu’être vrai. Si Césaire pense qu’il ne cherche même pas à vérifier cette prophétie pour la contester, il fait beaucoup mieux. Il cherchera plutôt les preuves de cette malédiction.

Les dirigeants africains n’arrêtent pas de penser qu’une aide au développement viendra de l’Europe. L’Union Africaine serait financée par l’Union européenne. D’abord, les nations européennes sont exsangues et n’ont plus les moyens d’aider quiconque. Ensuite, le destin du prédateur n’est pas d’aider sa proie. Il est plutôt programmé pour son exploitation. L’une des plus brillantes leçons de cette pandémie a été le manque de solidarité des nations européennes les unes envers les autres. Alors, que les hommes politiques africains soient aliénés, on le leur reproche au quotidien. Mais quand un éminent intellectuel africain conclut une tribune en demandant à la France « la mise en place d’un Fonds pour la promotion de la démocratie et des libertés fondamentales en Afrique », je m’interroge vraiment.

Un peu partout en Afrique, on s’active, le Rwanda, le Sénégal, le Burkina Faso, le Benin. L’une des innovations majeures dans les comportements, c’est que non seulement on n’attend plus l’aide matérielle de l’Europe,

Ce qui est certain, je n’aurais pas écrit cette tribune si je n’avais perçu cette autre leçon du CODIV 19, belle celle-là. Un peu partout en Afrique, on s’active, le Rwanda, le Sénégal, le Burkina Faso, le Benin. L’une des innovations majeures dans les comportements, c’est que non seulement on n’attend plus l’aide matérielle de l’Europe, mais on n’en attend même pas le soutien des experts en tout genre, ni leur onction pour entamer des essais cliniques et des recherches.

Au Cameroun, la promesse d’une large campagne de prophylaxie avec notamment des tests généralisés, me paraît l’initiative la plus juste, la plus intelligente dans une société où le confinement total n’est pas envisageable. Par contre, le confinement des personnes arrivant de l’étranger m’a été confirmé par un ami qui en a fait l’expérience. On peut concevoir encore d’autres modes de prévention ciblés. Si la phase de traitement des cas positifs détectés suit, alors, rien ne sera plus jamais comme avant. Même comme l’humanité paiera un lourd tribut à cette pandémie, ces leçons, promesse de lendemains plus humanisés pour l’Afrique, apporteront un peu de consolation.

Gaston Kelman

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  1. Yves B.SIGNING

    5 avril 2020 at 08:33

    Comparaison n’est pas raison. Ce qui me gêne souvent dans ce genre de tribune est que les auteurs ne questionnent pas le pourquoi des comportements. Qu’est-ce qui peut expliquer ou motiver cette « haine de soi», qui en fait n’est que apparence. Il faut comparer les comportements, comparer les organisations sociales, comparer les systèmes politiques, comparer le sens donné à la vie, comparer la nature des rapports entre les gouvernants et les gouvernés, etc. Ce n’est qu’à ce prix qu’on peut véritablement mettre en perspective le sens de la « haine de soi».

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🔴 Armand Leka Essomba: « Achille MBEMBE-Entre Juifs et Nègres »

En appeler à l’Assemblée Nationale pour légiférer sur la « liberté de penser », m’est proprement incompréhensible, après le Moyen-âge chrétien et les lumières du 18ème siècle européen.

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Il y a près de deux semaines, j’ai apposé ma signature à une pétition en circulation pour marquer mon soutien intellectuel à Achille MBEMBE, l’un des penseurs les plus féconds de notre époque, victime en Allemagne d’un faux procès.

A la faveur d’un remarquable « lapsus », somme toute anecdotique d’un journaliste réputé au Cameroun, l’état d’esprit de censure que je croyais circonscrit à la lointaine Allemagne face à ses propres démons, semble avoir gagné l’espace public de la dispute chez nous.

Là-bas, MBEMBE serait coupable « d’hostilité à l’égard de l’État d’Israël » et ici, « d’hostilité à l’égard de l’État du Cameroun ». Coupable là-bas de « complaisance à l’égard de la Shoah juive », ici, de « complaisance à l’égard de la « cause nègre » (la cause nationale) pour avoir, dans une tribune particulièrement controversée, évoqué la nécessité d’une intervention militaire (française) pour organiser la transition au Cameroun.

Là-bas : critique de la raison raciste

La parenté entre Juifs et Nègres est connue. Pourchassés dans une Europe en proie à ses démons cycliques : le désir de haine et le fantasme de pureté, de nombreux Juifs ont envisagé de trouver hospitalité et paix en Afrique noire. Beaucoup y ont toujours leurs descendances. Cette parenté, Juifs et Nègres la partagent aussi dans l’expérience de la « grande souffrance ». La traite négrière, la Shoah et l’Apartheid, auront été des expériences limite de la haine de l’homme contre l’Homme.


L’acte de naissance de cette grande souffrance que ces deux « catégories d’humanités » expérimentèrent dans leur histoire, portait avant tout, la signature des « politiques d’inimitiés » élaborés au cœur même du lieu d’où émargea et prit forme, pour la première fois, l’humanisme et l’universalisme moderne : le vieux monde européen. Cette facette nocturne d’un universalisme abstrait et d’un humanisme professé s’abreuvait à l’éthos des politiques de la « séparation » et des philosophies de la ségrégation qui furent tout, sauf des politiques du semblable.

Elles se déployaient suivant un axe philosophique particulièrement ambivalent, à la fois lumineux et caverneux, porté simultanément par un idéal émancipateur, lui-même guidé par cette trinité indépassable que constitue la liberté, l’égalité et la fraternité (l’œuvre de Dieu) ;et par une folie enténébrante, puissamment stimulé par le culte de la haine et un permanent désir de génocide (la part du Diable).

C’est bien cette face nocturne et ténébreuse que certains courants d’idées, notamment de droite et d’extrême droite, en occident, cherchent toujours à refouler, à masquer et à nier à tue-tête, sans pour autant y parvenir. Car comme on le sait, ce sont bien les nègres d’Afrique qui les premiers, payeront le prix le plus élevé de ce délire, avant que les juifs, récemment, n’en payent à leur tour un prix tout aussi élevé.

La critique philosophique des politiques de l’inimitié, alors que l’on assiste partout à une « planétarisation de la condition Nègre » et au « devenir nègre du monde », par un étrange retournement est soumise à l’injonction de se faire plus discrète, alimentée par un état d’esprit de censure intellectuelle.

Cette critique sans concession est absolument nécessaire et les voix qui la portent doivent être soutenus et protégées, en tant que veilleur d’espérance humaine.

Sous AHIDJO, MONGO BETI fut enseigné (que ne disait-il pas sur le Cameroun à l’époque?) ; Marcien TOWA, le grand philosophe indocile sous le parti unique, fut libre de penser et l’on pouvait librement le citer.



Ici : Au-delà de la caverne

Sous AHIDJO, MONGO BETI fut enseigné (que ne disait-il pas sur le Cameroun à l’époque?) ; Marcien TOWA, le grand philosophe indocile sous le parti unique, fut libre de penser et l’on pouvait librement le citer. Grâce à ce dernier d’ailleurs, nous avons pu avoir, les BASSECK BA KOBBIO et NKOLO FOE, parmi tant d’autres.

Ces deux derniers principalement, auront permis à l’auteur de ces lignes de recevoir le meilleur héritage que l’Université puisse donner à un esprit : le sens très aigu de la dispute intellectuelle. Ce sera au Cercle Philo-Psycho-Socio-Anthropo de l’Université de Yaoundé I, qu’ils ont créé, mains nues.

Le Cercle Philo-psycho-socio-anthropologie (où l’on passait des nuits entières à lire toutes sortes de livres), en tant qu’espace de socialité académique et scientifique, fut pour nous un lieu unique de rencontre interdisciplinaire, ainsi qu’un laboratoire irremplaçable d’initiation à la discussion critique.

Ce fut d’abord dans ce « non-lieu » institutionnel, au travers de son « irremplaçable » et modeste fond documentaire que nombre d’entre nous, furent confrontés pour la première fois vraiment, au choc fructueux de la divergence.

C’est peut-être là que nous fûmes aussi, très tôt, préparés à l’idée selon laquelle, l’unité de quête (la recherche de la vérité) qui traverse et légitime irréductiblement le projet éthique de toute recherche scientifique, ne devait jamais perdre sa préséance face aux contradictions nées du morcellement des cheminements qui conduisent à cette quête.

La fixation de l’estimé philosophe NKOLO FOE, sur les opinions médiatiques de son compatriote Achille MBEMBE, et sa tendance à tout réduire à cela, au point où le penseur fait le choix de faire l’apologie de la censure, m’a à vrai dire profondément émue et peiné.


C’est en effet là que nous fûmes socialisés, à l’idée que, la recherche de la vérité sociale sur l’homme, vivant en société, s’appauvrit chaque fois que les préjugés liés aux dogmes disciplinaires, s’emploient à ériger des murs, là où des ponts s’imposent, à tous ceux qui se sont donnés pour métier de comprendre, d’expliquer ou d’interpréter ce pathétique spectacle et cette jolie cacophonie qu’est la vie sociale.

Et c’est précisément là que pour la première fois vraiment, presque grâce à nos estimés devanciers (BASSECK et NKOLO FOE), l’on allait faire la « rencontre » avec les écrits de Jean-Marc ELA, EBOUSSI BOULAGA, Achille MBEMBE, Cheick ANTA DIOP et bien d’autres encore.

La fixation de l’estimé philosophe NKOLO FOE, sur les opinions médiatiques de son compatriote Achille MBEMBE, et sa tendance à tout réduire à cela, au point où le penseur fait le choix de faire l’apologie de la censure, m’a à vrai dire profondément émue et peiné.

En appeler à l’Assemblée Nationale pour légiférer sur la « liberté de penser », m’est proprement incompréhensible, après le Moyen-âge chrétien et les lumières du 18ème siècle européen. S’en prendre à un journaliste pour avoir cité un penseur important (ses thèses fussent-elles contestables) m’est à la vérité pénible.

En appeler à l’Assemblée Nationale pour légiférer sur la « liberté de penser », m’est proprement incompréhensible, après le Moyen-âge chrétien et les lumières du 18ème siècle européen.


Cette forme émergente d’intolérance, n’est pas bon signe. Surtout si elle venait à être légitimée intellectuellement par certains meilleurs esprits de notre temps. La répression des libertés académiques étant la pire des répressions.

Beaucoup d’entre nous, pensons « avec » et « contre » MBEMBE, par delà les distributeurs automatiques d’étiquettes. Certains d’entre nous ont toujours explicitement marqué notre profond désaccord avec les implications morales et politiques de la manière dont une certaine « critique politique colérique » ( dont Achille MBEMBE est le parfait représentant dans ses tribunes médiatiques) probablement inspirée par le prisme déformant du « BIYA must go first », analyse le Cameroun.

Mais, cet état d’esprit fait de propos injonctifs et de sentences dogmatiques qui gagne du terrain est absolument inapproprié. Il risque de réprimer cet esprit critique qui reste irréductiblement la seule et ultime valeur à sauvegarder pour le grand bien de tous. Nous en sommes à appeler à la censure des penseurs et à la pénalisation d’une étrange infraction. Nous en sommes presque à guetter des journalistes, une certaine légitimation cathodique somme toute vaine.

Cette polémique alimentée de manière obsessionnelle, en ce moment, n’est pas saine pour la « classe intellectuelle ». Pour les générations qui viennent, nous rêvons de mieux, en ce qui est de notre commune appartenance à cette « aristocratie morale », que sont les intellectuels, qui ne doit sa légitimité qu’à « elle-même » d’abord et à une instance méta sociale certes controversée : la vérité.

A propos de l’auteur :
Armand Leka Essomba est sociologue, directeur exécutif du Laboratoire camerounais d’études et de recherches sur les sociétés contemporaines (CERESC), Université de Yaoundé I.
Pour découvrir quelques uns de ses livres, cliquez ici

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🔴 Tribune – Bassek Ba Kobhio : « Mon cher Pr et ami Nkolo Foe »

Au cours de « la veillée sur l’unité nationale », un magnifique magazine produit et présenté par Charles Ndongo le 19 mai dernier, le journaliste a cité l’écrivain Achille Mbembé; une reférence qui a provoqué l’ire du Philosophe Nkolo Foe. Et une réaction de l’essayiste Bassek Ba Kobhio qui s’est rappelé à son bon souvenir. Avec classe et hauteur.

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Je te vois ces derniers temps t’agiter bruyamment et je dois te dire ma tristesse face à tes récriminations faites de sorties douteuses sur un ton de militant de base de parti unique, toi le grand professeur de philosophie qui devrait montrer la voie de l’acceptation voire de la promotion de la différence , toi qui depuis les bancs de l’école ne se classait ni dans les médiocres ni dans les envieux, au contraire .  Puisque tu aimes tant l’université de Yaoundé à quelques kilomètres de la CRTV et que c’est la mesure de toute chose pour toi,  restes-y mais adopte toutes les exigences de l’institution. L’université, me semblait-il, c’est la liberté partout et pour tous, le rejet du caporalisme, de la pensée unique.

L’université, me semblait-il, c’est la liberté partout et pour tous, le rejet du caporalisme, de la pensée unique.


La préoccupation de Charles Ndongo l’autre soir, dans une émission qui restera dans les annales de la presse audiovisuelle camerounaise comme Henri Bandolo marqua l’écrit camerounais avec La Flamme et la fumée,  ne fut pas tant de rechercher un professeur qui parlerait pour une philosophie camerounaise dont on peut se demander à quoi d’ailleurs renvoie cette catégorie,  que de citer un Camerounais qui quelles que soient ses opinions est désormais une référence, pense et fait parler du Cameroun qu’on le veuille ou non, en suscitant et alimentant le débat au niveau mondial. On peut ne pas être d accord avec Achille Mbembe, et c’est tout ton droit, et je ne suis pas moi-même  d’accord  avec tout ce qu’il écrit ou toutes ses positions,  on ne peut nier cependant qu’ au Cameroun et dans le monde entier aujourd’hui, parler de la pensée camerounaise voire africaine c’est convoquer dans le groupe restreint des penseurs à la notoriété établie notre camarade Achille Mbembe. Je dis camarade, parce-que toi et moi devrions en plus être honorés, au-delà de nos parcours singuliers loin d’être insignifiants, d’avoir été ses camarades de faculté comme je  m’honore d’avoir été le tien, comme nous remercions le ciel d avoir eu pour maître un Marcien Towa dont la grandeur tenait plus de ce qu’il  parlait à l’Afrique et au monde, davantage qu’aux cours qu’il nous dispensa dans des espaces restreints à l université.

Marcien Towa fut persécuté dans ce pays parce-qu’il pensait différent. Le droit à la différence est le premier stade de l’exercice philosophique.


Tu sais bien comment Marcien Towa fut persécuté dans ce pays parce-qu’il pensait différent. Le droit à la différence est le premier stade de l’exercice philosophique. Il devrait y avoir tellement de distance entre les propos d’un militant de base de parti et ceux d’un professeur de philosophie de mes amis dont je souhaiterais tant qu en descendant d avion à Libreville ou Abidjan on ne me parle que de sa dernière livraison intellectuelle, seule chose qui l’inscrira sur la durée et dans le temps, plutôt que de lire de lui d’incroyables appels à l’intolérance, puisque tu reproches au journaliste de choisir librement ses références, lui dont la fidélité au régime qu’il sert ne s’est pourtant jamais démentie.

L’aigreur est toujours mauvaise compagne de route de la saine pensée.


Le maccarthysme vit fleurir aux Etats-Unis une flopée de censeurs chargés de désigner les bons et mauvais américains, que Dieu nous préserve de telles dérives où la faiblesse de la réflexion pourrait se vêtir de méthodes policières et inquisitoriales pour se venger ou faire place nette.  Mono Ndzana l’a fait il y a 30 ans pour tous et pour tout le siècle, avec une récolte discutable. L’aigreur est toujours mauvaise compagne de route de la saine pensée.
Avec l’heureux souvenir de notre club de philosophie,   Ton camarade et ami Bassek ba Kobhio.

Pr Nkolo FOE

« Mieux vaut être militant de base d’un parti unique que de revêtir le costume d’un BHL ou d’un Bernard Kouchner. Peu importe l’amitié qui me lierait à Achille, l’idée d’une intervention de l’OTAN au Cameroun ne passe pas chez moi. L’idée que l’Afrique serait peuplée de satrapes et d’États voyous pour plaire à l’Occident non plus!
Il ne s’agit pas de censurer qui que ce soit. Il s’agit de citer en exemple des gens qui se mettent à genoux, pour supplier l’ancienne puissance coloniale (et ses alliés) d’envoyer des armées pour organiser la succession au Cameroun. Si Émilie accepte une telle issue qui priverait le peuple de son droit souverain, moi je dis non! Un régime dans un char étranger ? Non, non et non. Achille n’a pas le droit de dire une telle connerie. C’est indigne ! »

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