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☣Gaston Kelman – Corona virus ou les leçons d’une chose: Adieu Manu !

Gaston Kelman est un écrivain français d’origine camerounaise, né le 1er septembre 1953 à Douala . Son plus gros succès de librairie a été son livre « Je suis noir mais je naime pas le manioc » publié en 2003. Il a signé en 2013 une biographie complète de Manu Dibango « Balade en saxo dans les coulisses de ma vie » / avec Manu Dibango

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Le vrai prétexte, la seule raison d’être de cette prose malhabile, c’est de me mettre le plus proche de vous avec l’outil que je maîtrise, les mots. C’est de communier avec ce peuple mien en ces temps troubles que le départ de mon frère Manu Dibango est encore venu empeser d’une indescriptible mélancolie.

Puisse la chute du plus grand d’entre nous calmer les dieux et laver dans cet holocauste géant, nos fautes quand elles seraient la cause de nos malheurs. Le roi lion en fit l’invocation avec Jean de la Fontaine et Paneloux n’en fut pas loin chez Albert Camus.

Manu n’est pas le Fernand de Brel. Et il s’en ira comme lui, solitaire. Mais tu le sais, quand sur  la rive de l’Achéron tu auras calmé le divin courroux, puis quand ton jeu de saxo nous aura regagné leurs faveurs, je reviendrai avec les autres te tresser les lauriers dignes de toi et ton rire remplira les airs pour le frisson des sirènes de la rivière aux crevettes qui arrose le char des dieux. En attendant, je regarderai au loin, la nuit qui s’étend sur le village.

Mes frères nous sommes dans le malheur, mes frères nous l’avons mérité. Ainsi s’exprimait le père Paneloux, un des personnages du roman de Camus, La peste. Ces mots sont l’écho de ceux que nous rencontrions chez la Fontaine trois siècles plus tôt quand la peste, déjà elle, était un « Mal qui repend la terreur, Mal que le ciel en sa fureur, Inventa pour punir les crimes de la terre, La peste… Faisait aux animaux la guerre ». Mes frères nous sommes dans le malheur, mes frères nous l’avons mérité. Ainsi s’exprimait le père Paneloux, un des personnages du roman de Camus, La peste.

Mes frères nous sommes dans le malheur, mes frères nous l’avons mérité.

Rien n’a changé et dans toutes les dimensions de ce débat à travers les âges, nous trouvons les mêmes mots. Plus proche de nous dans le temps, au cours de son premier discours sur la peste actuelle que l’on nomme COVID 19, le président français Emmanuel Macron, comme Jean de La Fontaine, parle de la guerre. Guerre et châtiment divin sont sensiblement la même chose. .

Les guerres, le Cameroun y baigne depuis quelques années, larvées, insidieuses, malignes. En effet, si la guerre se définit essentiellement par une agression entrainant des pertes humaines massives, alors, au Nord Cameroun et en zone anglophone, nous sommes bien en guerre. Malheureusement, les guerres tombent toujours au mauvais moment et leur gestion s’en ressent. C’est le cas de ces deux dernières. En effet, pour affronter un ennemi et le vaincre, il faut que toute la nation fasse corps, enterre momentanément les dissensions secondaires. Tel n’a pas été le cas au Cameroun. Certains se sont engouffrés dans ces failles pour régler des comptes plus ou moins avouables. Des positions de leaders d’opinion de tous les bords, artistes, intellectuels, hommes politiques, ont souvent été d’une mièvrerie, d’une vénalité, d’une inconscience et d’une monotonie attristantes.


En effet, pour affronter un ennemi et le vaincre, il faut que toute la nation fasse corps, enterre momentanément les dissensions secondaires. Tel n’a pas été le cas au Cameroun

« Le poète est semblable au prince des nuées qui hante la tempête et se rit de l’archer ». Il doit être au-dessus de la mêlée. Il doit en être de même des leaders d’opinion de qui l’on n’attend pas que la foire Internet devienne leur lieu essentiel d’expression, rejoignant cette légion d’imbéciles que décrivait Umberto Eco. Aujourd’hui, la peste nous attaque et je ne sais pas si je devrais me réjouir du silence des leaders d’opinion.

Ma position à moi peut se résumer à cette réaction que je décris ici. A un ami français qui a pris la parole pour nous informer de l’hécatombe prochaine qui allait s’abattre sur une Afrique sans eau et sans organisation, je lui ai demandé en quoi il innovait de ressasser ce qui pour le mieux peut être considéré comme un constat universel. On a bien peu de mérite à assener des évidences, à enfoncer les portes ouvertes. J’aurais espéré que ce «spécialiste» de l’Afrique proposât des solutions. Que nenni ! Il a déplié l’habituel catalogue des carences. Cassandre dans toute son inutile splendeur.

Manu Dibango et Gaston Kelman

« Mes frères, nous sommes dans le malheur », c’est indéniable. « Mes frères nous l’avons mérité », je n’en sais rien, je ne suis ni Cassandre ni millénariste. Je sais que nous devons être solidaires dans le malheur. Mais je sais surtout que plutôt que de distribuer des bons et des mauvais points, nous devons réfléchir à la recherche de solutions adaptées à notre situation. Nous devons ensuite nous projeter dans le futur pour réfléchir à ne plus être surpris par les événements. Gouverner les hommes – le politique – ou les esprits – l’intellectuel – c’est prévoir.

Quelles sont les solutions qui se présentent à nous dans a lutte contre cette peste ? Certains pays occidentaux ont opté pour le confinement total. Ces sociétés sont construites sur des espaces orthonormés. L’illustration la plus simple est la distribution du courrier. En outre le confinement occidental a entrainé des lignes budgétaires dont le décompte donne le vertige. Nous sommes à mille lieues de tenir ce modèle. En effet, le confinement implique la prise en compte préalable mais aussi la maîtrise, de trois éléments : l’espace vécu, l’approvisionnement et le maintien des revenus des ménages. Par l’espace vécu nous entendons l’espace immobilier domestique privé, les espaces publics partagés comme les marchés, et enfin les espaces mobiles c’est-à-dire les moyens de transports.

Nos espaces sont informels, pour utiliser un terme édulcoré. En fait, ils sont informes, difformes. Dès lors, toute idée de confinement est un leurre. Je voudrais savoir comment dans son espace privé, elle va créer un mode de confinement salutaire, cette dame qui partage une chambre avec ses quatre enfants et les deux petits enfants que sa fille lui a offerts parfois avant de disparaître. Les trois quarts de leur espace de vie sont à l’extérieur, non par choix, mais par nécessité vitale. J’aimerais savoir comment le benskineur va se mettre à un mètre de son client, en admettant qu’il respecte la consigne de non bâchage et qu’il ne prenne qu’un passager.  Il en va de même pour les taxis.  J’aimerais savoir comment nous pouvons garder dans leur domicile, les habitants de nos villes qui doivent assurer leur survie au quotidien.

Le problème d’approvisionnement se pose donc avec les mêmes difficultés. Dans la majorité de nos foyers qui vivent de l’informel, le chef de famille rationne tous les jours, c’est-à-dire qu’au bout de sa quête quotidienne de survie, il ramène à la maison la somme récoltée dans la journée afin qu’elle serve à faire les courses. Ils vivent au jour le jour, doivent aller au marché tous les jours pour le travail et pour l’approvisionnement. Ils n’ont ni grenier ni congélateur. Pour eux, la sortie quotidienne est obligatoire. Quand dans sa vie on a mis une fois les pieds au marché de chèvres ou du poisson à New-Bell, à celui de Bépanda ou de Mokolo, on oublie toute idée de prévention et de respect des distances de sécurité.

Quant au maintien des revenus, nous avons vu les sommes que la France prévoit de débloquer pour maintenir le niveau de revenu des habitants. Les seules primes – pas les salaires – que certaines entreprises de la grande distribution promettent à leurs agents pour récompense de leur dévouement, à raison de mille euros par agent, se chiffrent comme l’illustrent ces deux exemples : 65 millions d’euros pour Auchan – 42 milliards 637 millions de CFA –  et 150 millions d’euros – 100 milliards de CFA – pour Carrefour. L’état en fait de même pour les personnels soignants. Les salaires de ceux qui sont au chômage parce que n’évoluant pas dans les domaines indispensables que sont la santé et l’alimentaire, seront assurés dans une large partie par l’état. Tout sera fait pour limiter les faillites et les banqueroutes des artisans et des autres travailleurs indépendants.  Il est évident que tout cela est hors de portée de nos finances publiques et privées. Quelle serait donc la solution pour les pays comme le nôtre ?

Commençons par explorer les rumeurs et même ce qui semblerait irrationnel. Est-il vrai que le virus est moins actif dans les pays chauds ? Prions Dieu que ce soit vrai. Nous ne pouvons pas faire mieux. Le fait d’avoir guéri du paludisme immunise-t-il partiellement ou totalement contre le corona virus ? Notre pharmacopée et les recettes de nos traditions – ndolè, gingembre, citron … – peuvent-elles être d’un quelconque secours ? J’en ai été le bénéficiaire toute mon enfance, parfois bien malgré moi, sous les ardeurs de ma mère. Aujourd’hui, je souhaite qu’elles puissent avoir la même efficacité. C’est d’abord vers cette direction que nos recherches doivent s’orienter.

Notre pharmacopée et les recettes de nos traditions – ndolè, gingembre, citron … – peuvent-elles être d’un quelconque secours ?

Avons-nous progressé dans le domaine de la recherche fondamentale depuis la parution de la pandémie en Chine ? Je fais confiance à nos chercheurs. La chloroquine est-elle la base d’une médication efficace ? Tout semble le prouver et aujourd’hui en Occident beaucoup d’espoir repose sur cette molécule.  Et cette recherche est à notre portée.

Pour résumer, nous constatons que le confinement – c’est-à-dire la prévention – est impossible au Cameroun et en Afrique subsaharienne en général. Il ne reste que la solution du traitement. Nous devons donc faire tout pour une campagne de dépistage la plus large possible, c’est à dire une campagne générale. Tous les citoyens doivent être invités à se faire dépister. Nous pouvons consentir l’effort d’un dépistage massif de nos concitoyens. Les entreprises privées et publiques seront impliquées afin qu’elles prennent en charge leurs personnels. La gratuité sera assurée pour le reste de la population dans les centres de santé de proximité. Les enfants peuvent aller se faire dépister dans leurs établissements scolaires par des équipes mobiles. La prophylaxie la plus large doit être mise en place avec entre autres dispositifs, des campagnes d’assainissement en tout genre.

La chloroquine est-elle la solution ? Nous ne pouvons que le souhaiter. Je n’ai que les moyens de mon optimisme. Mais j’ai aussi droit à une légitime espérance qu’autorise plus qu’a minima, un certain discours et des expériences qui de Marseille à la Chine, en passant par les Etats Unis et l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, permettent de penser que ce médicament est une base très sérieuse à ce jour. Cette nouvelle si elle se confirme, serait un vrai don de Dieu pour nous. Le médicament existe, il n’est pas cher et il peut rapporter gros en termes de santé.

Le corona virus atteindrait un objectif inestimable s’il permettait à l’Africain d’intensifier la recherche en pharmacopée mais surtout d’apprendre à ne pas compter sur les autres pour ses besoins les plus élémentaires. La santé en est un. Un de mes correspondants me faisait cette demande. « Nous avons besoin de respirateurs, de masques, de solutions hydrauliques … et pourquoi pas, un hôpital de campagne sophistiqué par ville … si vous trouvez ça en Europe chez les mécènes ». J’ai bien compris qu’il y avait un peu de la boutade dans cette demande. La solidarité européenne, nous l’avons vu s’est fissurée de manière dramatique. L’aide leur vient de Chine, de Russie et de Cuba. Cette leçon du corona virus n’a pas de prix. Allons nous enfin comprendre que nous ne devrions rien attendre des autres !

A l’heure des décisions de survie, la France ne recule devant aucune dépense, casse la tirelire et dépense à tout va. Je sais que nous n’allons pas mégoter sur les moyens indispensables pour mettre en place les solutions à notre protée. Puisque nous n’allons indemniser personne – personne ne s’y attend -, puisque le confinement général serait plus dramatique que le mal – personne ne peut l’imposer -, il reste donc que nous cassions nous aussi la tirelire pour acheter les tests et généraliser le dépistage et la distribution des médicaments. `

Gaston Kelman est un écrivain français d’origine camerounaise, né le 1er septembre 1953 à Douala . Son plus gros succès de librairie a été son livre « Je suis noir mais je n aime pas le manioc » publié en 2003. Il a signé une biographie complète de Manu Dibango « Balade en saxo dans les coulisses de ma vie » / avec Manu Dibango Paris : l’Archipel , 2013  

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🔵 Tribune – Michel Brizoua-Bi : Coups d’États, l’Afrique va-t-elle (enfin) tourner la page ?

La dernière actualité en Guinée est l’illustration parfaite de ce que l’Afrique, 60 ans après les indépendances, est véritablement en zone de turbulences.

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L’histoire de notre continent vient tristement rappeler ce dimanche 5 septembre 2021 à Conakry que le dirigeant public a un choix simple à opérer dans l’exercice de tout mandat temporairement confié par le peuple : être un homme d’État ou être un homme de pouvoir.

Le coup d'Etat, apres des mois de crise politique et socioeconomique, aggravee par la pandemie de Covid-19, a suscite des explosions de joie a Conakry, ou de nombreux habitants acclamaient les militaires.
Le coup d’État, après des mois de crise politique et socioéconomique, aggravée par la pandémie de Covid-19, a suscité des explosions de joie à Conakry, où de nombreux habitants acclamaient les militaires. © CELLOU BINANI / AFP

Lorsque le viol des lois inviolables et sacrées est perpétré au nom des plus forts pour s’imposer aux plus faibles comme une normalité, le sang des innocentes victimes et les rancœurs superficiellement étouffées viennent toujours comme un voleur embraser le vernis de paix et de stabilité dans lequel des pays baignent. La réalité des choses n’est pas ce qui apparaît à la surface du quotidien ni dans les arcanes du pouvoir administratif, mais dans le cœur des femmes et des hommes, vraies âmes de la vie d’une nation.

Des évolutions fragiles

Celui qui ne sait pas écouter et prendre le pouls des âmes de son peuple est condamné à perdre le gouvernail qu’il croit tenir. Au final, la vie devrait être simple pour celui qui veut faire du service de l’État un sacerdoce empreint d’un permanent oubli de soi. Hélas, le paysage sociopolitique africain met en évidence une génération de politiques dont l’action est handicapée par une quadruple maladie :

  • L’inhumation des règles de séparation des pouvoirs
  • La conviction de l’infaillibilité de la pensée unique
  • L’oubli de l’inclusivité
  • L’illusion d’un sentiment surhumain d’être devenu indispensable.

Nous pouvons continuer de prier avec ferveur pour une Afrique des valeurs animées par des femmes et des hommes déterminés à offrir aux générations futures un destin radieux. Mais, pour y parvenir, il faudra toujours faire face à la redoutable équation : comment bâtir des institutions suffisamment fortes susceptibles de demeurer imperméables aux appétits et manœuvres anticonstitutionnelles des humains que nous choisissons pour nous diriger.

Le vaccin magique anti-coups d’État, à part quelques rares pays du continent qui s’illustrent notamment par des alternances apaisées, n’est pas encore trouvé pour tourner à jamais ces pages honteuses. Le bout du tunnel n’est donc pas proche. Mais, en attendant, il faudra se souvenir que l’homme de pouvoir est d’abord au service de son moi, alors que l’homme d’État est celui qui se soumet docilement comme un esclave au service exclusif de l’État. Lequel voulons-nous pour l’Afrique ?

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🔵 Tribune – Djeukam Tchameni : Communautarisme, les élites divisent pour mieux régner

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Au Cameroun, les communautés vivent en paix entre elles. Ce sont les « élites » qui se battent pour des prébendes issus du pouvoir central. Elles essaient sans grand succès d’ailleurs d’instrumentaliser les masses dans des batailles, sans enjeu pour ces dernières.

En dehors des cas isolés orchestrés dans les régions du centre et du sud par les pontes du pouvoir, dites moi où le petit peuple s’attaque au petit peuple au Cameroun.

Même vos amis sécessionnistes ont tenté sans aucun succès à créer la haine entre les masses francophones et anglophones. Cela n’a pas marché.

La preuve est que la population du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ne va pas se réfugier en masse au Nigeria. 95% fuient les zones sous contrôle ambazonien et s’installent en zone francophone, pourquoi ? Parce qu’elles y sont est reçues à bras ouverts par toutes les autres communautés.

Il n’existe pas au Cameroun de haine au niveau des masses. Ce sont les élites qui luttent et tentent sans trop de succès à y entraîner leurs communautés.

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